Les Cahiers Vagabonds | Portrait #5: Jorge Luis, la fierté sans orgueil d’un Wayuu progressiste
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Portrait #5: Jorge Luis, la fierté sans orgueil d’un Wayuu progressiste

Le visage à demi éclairé par la lumière jaune émanant d’une lampe de fortune, Jorge Luis, 34 ans, sourit de l’un de ces sourires mêlant savamment malice et bienveillance. Installé autour d’une table basse dans la moiteur d’une nuit de Cabo de la Vela, son village natal, Jorge parle sans retenue de ses racines.

Peuple indigène établit dans le nord-est de la Colombie jusqu’à la région de Maracaibo au Vénézuela, les Wayuu peuplent le désert situé sur la pointe nord de l’Amérique du Sud. Désormais ouverte au tourisme grâce à un spot de kitesurf exceptionnel, la Guajira, état dans l’Etat, n’a pas toujours été cette tranquille langue de sable bordée par la mer des Caraïbes.

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Jorge fronce les sourcils, son regard se fait plus sombre. « Je me souviens de la Guajira il y a 20 ans. J’avais 12 ou 14 ans à l’époque et je vivais constamment la peur au ventre ». La région a connu dans les années 90 de nombreuses guerres de clans, les familles Wayuu se déchirant et s’entretuant entre elles.

Des heures sombres qui rappellent cruellement celles du reste du pays souffrant quant à lui de guérillas et de narcotrafics. Comme si l’ironie frappait un pays entier sous toutes ses formes possibles.

« Les années 2000 restent les pires dans ma mémoire »

La Guajira était alors une porte d’entrée idéale pour tous les articles de contrebande arrivant du nord, des Etats-Unis principalement.

« Les gens se faisaient de l’argent facilement en réceptionnant et transportant des télévisions, des vélos ou des cigarettes. Mais ce qui rapportait le plus était la drogue. Je me souviens que sur cette plage pouvaient être stockés des dizaines de kilos de Marihuana. Et cela était normal pour nous ».

Les Wayuu se faisaient la guerre à cause des Gringos… L’histoire se répétait encore une fois.

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« Les années 2000 restent les pires dans ma mémoire. Il y a un port, non loin de là, Bahia Portete, qui était le plus gros port d’entrée de contrebande de la région. Les paramilitaires sont arrivés un jour, en 2004 je crois, et ont massacré le village entier, hommes femmes et enfants. Cette tragédie a marqué notre histoire ».

Les Wayuu, comme tous les peuples indigènes américains, ont souffert de violences et de pauvreté. Jorge n’a pas été épargné.

 

Ainé d’une fratrie de onze enfants, il a dû sacrifier ses rêves d’études pour pouvoir aider ses cadets.

A 14 ans, sa mère a été contrainte de le mettre face à un cruel dilemme : il pouvait partir étudier, sacrifiant alors la possibilité à ses frères et sœur d’en faire de même faute de moyens, ou travailler et aider ses parents à financer l’avenir de la fratrie.

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Il n’a pas hésité une seconde et devint pêcheur.

Ses sœurs ont pu partir à Rioacha, la ville la plus proche, et sont devenues institutrices ou infirmières et ses frères réussirent tous dans divers domaines.

Jorge, fier de son choix, a de nouveau le regard pétillant en énumérant la vie de chacun des ses dix frères et soeurs.

Grâce à lui, les siens ont pu sortir de la vie précaire rythmant malheureusement toujours le quotidien de ses semblables.

« Je ne me sens parfaitement bien que lorsque je suis sur ma barque »

 

Mais le sort s’acharne souvent et Jorge s’est de nouveau retrouvé face à un choix crucial lorsqu’il a eu ses enfants.

Dans la culture Wayuu, les parents vivent au plus prêt de leurs enfants, leur apportant peu de confort matériel et favorisant la présence parentale. « Se suffire de peu, voilà ce qu’une famille Wayuu souhaite avant tout, tant qu’elle est unie ». Mais Jorge n’a pas voulu que l’histoire se répète.

Il a travaillé d’arrache-pied pour pouvoir offrir plus à ses enfants. « Je voulais qu’ils aient des vêtements qui ne soient pas troués, qu’ils se couchent tous les soirs le ventre plein et surtout qu’ils étudient ».

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Ce choix de vie lui a coûté la séparation avec sa femme, qui le trouvait trop absent du foyer familial. Jorge ne regrette rien. Il sait que cette absence profitera à ses enfants qu’il voit d’ailleurs régulièrement.

Désormais associé et professeur d’une école de kitesurf et hostel qui se situent sur ses terres, il consacre sa vie entre les sports de glisse et la pêche.

 

Lorsqu’on lui demande ce qu’il préfère, il affirme sans hésiter : « je ne me sens parfaitement bien que lorsque je suis sur ma barque et que je pêche ».
Solitaire, il avoue trouver la sérénité lorsqu’il se lève à l’aube et qu’il part seul avec ses filets. « Je vois souvent des dauphins qui jouent autour de ma barque, cela n’a aucun prix ».

L’anecdote qu’il préfère est la fois où, alors qu’il remontait ses filets, un poids inhabituel lui donna de la peine à hisser les poissons dans la braque. Et pour cause. « Un requin qui faisait quasiment la taille de ma barque s’était pris dans mes filets, je n’en croyais pas mes yeux ».

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Toujours de sa voix posée et rassurante, il rit en se souvenant. « Tout le village était venu voir la bête. Tout le monde a été nourrit ce soir-là. Un homme m’a même acheté ses mâchoires ! ».

Le souvenir de cette aventure plane quelques instants dans ses yeux noirs enfantins. Comme si finalement, le choix qu’il a été contraint de faire il y a vingt ans était finalement écrit dans son histoire.

 

 

Texte et photos: Mélissa Pollet-Villard

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