Les Cahiers Vagabonds | Reportage: L’île de Saint-Martin entre chaos et espoir huit mois après l’ouragan Irma
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Reportage: L’île de Saint-Martin entre chaos et espoir huit mois après l’ouragan Irma

L’avion d’Air Caraïbes effectue une dernière courbe large sur la gauche, offrant un plan large des 93 km² de Saint-Martin. Depuis le hublot, on s’attarde sur le bleu turquoise de la mer des Caraïbes qui borde l’île franco-hollandaise, sinistrée par l’ouragan Irma le 6 septembre 2017.

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Les conversations à l’intérieur de l’avion s’orientent assez vite sur l’état dans lequel ses passagers vont trouver l’île. D’autres, cheveux rouges, tatouages grossiers, blousons en cuirs et robes décorées d’images imprimées de Johnny Halliday évoquent leur pèlerinage.

Ils sont en correspondance pour Saint Barthelemy, où ils iront se recueillir sur la tombe de leur idole décédée cinq mois plus tôt.

Alors que l’on vole en rase-motte au-dessus la fameuse plage précédant l’une des plus périlleuses pistes d’atterrissage du monde, on voit déjà se dessiner les coulisses d’un chaos. Maisons éventrées, toits envolés, carcasses de voitures entassées, cocotiers décapités…

« Et encore, ici ce n’est rien », complète amèrement une voisine de siège qui se plaît à commenter le chaos et me rappeler que je vais trouver l’île très changée.

A la descente de l’appareil, l’atmosphère humide et chaude du tarmac accueille les passagers.

Mon frère Eric, qui vit à Saint-Martin depuis 2002, nous attend depuis presqu’une heure, le temps de prendre un coup de soleil, la faute à l’organisation difficile à l’intérieur du hall provisoire des arrivées.

Pas de tapis roulant, il faut crier pour récupérer son bagage et se faufiler au milieu de touristes américains hébétés et transpirants, dans une ambiance similaire à un marché aux crabes sur la côte du Cambodge.

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Les valises sont chargées dans la benne du pick-up et l’on chemine à travers les bâtiments désolés par l’ouragan. Les conséquences ont été très inégales entre les maisons. Eric résumé parfaitement la situation : « c’était la loterie ».

On jongle entre bâtisses en ruines et maisons intactes ou peu affectées. Eric commente. « Là, c’est fou, cette maison n’a rien eu. Les pots de fleur n’ont même pas bougé. Par contre, de celle-ci, il n’en reste plus rien. »

 

Des immeubles paraissent avoir été bombardés et nous donnent le sentiment d’approcher une scène de guerre. Certains hôtels se sont adaptés et ont ouvert le plus vite possible le strict minimum pour recevoir des touristes. On en voit devant les entrées zigzaguer sur des planches en bois avant de retrouver le luxe préservé de l’intérieur du bâtiment.

Nous traversons Maho, surnommé par certains le « Little Las Vegas » pour ses casinos, ses nombreuses boîtes de nuit et bar à strip-tease. Mais ce qui brillait avant Irma s’est éteint. Excepté quelques commerces dans la rue principale, Maho reste inanimé, fréquenté le jour par les grues, la poussière et les travailleurs du bâtiment.

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Le tour de l’île ressemble par endroits à une visite de ruines, surplombés par des palmiers décapités et figés dans le temps.

Nous passons devant l’appartement de notre sœur et de sa famille, qui ont aussi vécu six ans sur l’île et qui ont fait le choix de partir après Irma. Le parking de leur résidence est jonché de débris volumineux qui errent depuis des mois. Certains toits de la résidence sont encore éventrés et le lieu, d’ordinaire enthousiaste, laisse place à une forme d’état végétatif dont on ne sait pas s’il est définitif ou temporaire.

 

Cette fameuse Irma a laissé tellement de stigmates qu’elle est sur toutes les lèvres. Jusqu’à un panneau accroché qui fait état de recherches d’un appartement ou d’une villa « irmanisé ». On ne parle presque que de ce qui a été sinistré.

 

« Tiens, cet immeuble avant, avait un étage de plus. » « Ici, c’était un petit paradis, regarde, il n’y a plus rien. » Sur le bord de la route, épaves de voitures et de bateaux se succèdent, même si l’on voit bien que le nettoyage a eu lieu.

On a du mal à s’imaginer les paysages meurtris au lendemain du cyclone. Tout était sans dessus-dessous, la végétation avait disparu mais on mesure bien à travers les sujets de conversation récurrents que le traumatisme des Saint-Martinois demeure fort.

Tous, sans exception, commentent la façon dont ils ont vécu le jour J, comment ils se sont protégés, le bruit sourd et ténébreux d’un vent impitoyable et dévastateur, les vagues de deux mètres qui sont entrées dans les maisons…

 

Certains ont encore la mâchoire serrée ou les yeux mouillés lorsqu’ils racontent « leur » Irma. La nuit blanche précédée de la matinée à attendre la seconde lame, l’île étant coincée dans l’œil du cyclone. Les enfants qui dorment dans les bras stressés des parents, les voisins qui se réfugient dans la salle de bain où l’on s’entasse à dix…

Passée la peur, il a fallu que les habitants luttent entre eux. En plein chaos, la poignée de gendarmes présents a eu bien du mal à faire respecter la loi en attendant des renforts qui ont mis plus de deux jours à arriver. Les commerces ont été pris d’assaut par des pillards peu scrupuleux, riches ou pauvres, souvent familiers ou voisins. Untel a volé une cinquantaine de combinaisons de plongée, un autre, des caisses entières de vin tandis qu’un magasin d’électroménager se faisait attaquer par une horde d’individus malsains en délire et vider de tous ses stocks.

Entre eux, les commerçants qui ne se sont pas revus depuis Irma, échangent sur les conséquences des pillages, sur les difficultés à repartir de zéro. Les bruits courent et désormais, on se scrute du coin de l’œil.

 

Nous poursuivons notre tour de l’île, en passant par Marigot, le chef-lieu de la partie française. Les embouteillages rappellent que la vie a repris son cours normal mais de nombreuses boutiques ou restaurants sont toujours fermés, en travaux ou abandonnés depuis plusieurs mois.

Beaucoup d’habitants n’ont pas été indemnisés par les compagnies d’assurance qui traînent la patte malgré des effets d’annonce au plus haut niveau de l’état. D’autres n’étaient pas assurés et ont fui leur logement devenu insalubre. Par conséquent, habitations ou commerces sont toujours délaissés alors qu’une nouvelle période cyclonique démarrera en ce mois de juin.

 

Eric nous embarque sur son bateau afin de faire un tour du lagon, au cœur de l’île. De nombreuses bouées jaune ou rouge signalent la présence d’une épave en dessous. Au bord d’un pont, un bateau a échoué et s’est accroché entre la glissière de sécurité et les rochers. Son propriétaire frappe d’intenses coups de marteau afin de le réparer. Depuis huit mois, l’homme vit à cet endroit, en attendant d’avoir tout arrangé pour reprendre la mer.

Encore une fois nous commentons les ruines d’Irma au fur et à mesure de la balade. Le quartier de Sandy Ground, l’un des plus défavorisés de l’île, a été complètement détruit sur sa face littorale. Huit mois après, presque rien n’a été entrepris. Une maison symbolise ce désarroi, penchée vers l’avant : on se demande comment elle parvient à rester en équilibre et demeure abandonnée, comme toutes celles qui l’entourent.

 

Retour à Marigot où nous patientons à l’entrée du quartier Concordia devant un petit commerce. Les employés qui habitent au-dessus de la boutique plaisantent et rient autour de la rue avec les voisins qui passent. Qu’ils soient Haïtiens, Dominicains, Français… Ils échangent, se chambrent en espagnol, en français, en créole ou en anglais et distribuent des sourires à n’en plus finir. Ils ferment leurs portes et rentrent chez eux laissant leur bonne humeur transpirer sur le trottoir.

Se gare alors une grosse berline de laquelle sortent une mère au teint fier et aux mâchoires serrées avec son fils à la mèche blonde bien plaquée. Moins chaleureux et plus sérieux que leurs prédécesseurs sur les lieux, ils saluent poliment. L’enchaînement de ces deux scènes de vie offre une photographie du contexte des lieux.

 

Saint-Martin est une île de contrastes, aux disparités économiques criantes et l’ouragan a exacerbé cette opposition entre richesse et pauvreté. Dans le chaos, le luxe des villas préservées se décuple tandis que les cabanes ou petites maisons sinistrées des plus démunis paraissent encore plus pauvres.

En se baladant sur la côte est de l’île, face à l’océan Atlantique, la réalité est dure à accepter. A Orient Bay, les maisons colorées ont été relativement préservées par le vent mais ont été inondées. Lorsque l’on s’approche du sable bordant la mer, on ne trouve plus les restaurants et bars où l’on aimait s’enivrer et s’amuser au coucher de soleil. L’ambiance festive s’est estompée rendant son lustre sauvage à une plage qui semble ne pas s’arrêter de pleurer.

 

Quelques kilomètres plus loin, le quartier d’Orléans, lui aussi parmi les délaissés de Saint-Martin. A l’opposé de Marigot, il est loin d’être nettoyé intégralement. Des cadavres de voitures qui s’entassent les unes sur les autres. Il y en a des dizaines au fur et à mesure que l’on arpente les rues.

Sur notre droite, quelques endimanchés déambulent pour célébrer un mariage heureux dans une église ouverte aux quatre vents, la toiture ébréchée n’étant réparée que par quelques morceaux de tôles et de bâches.

 

A quelques kilomètres, Oyster Pound, toujours sur le littoral atlantique, voit sa crique anéantie. Les pontons sont tous dans l’eau et l’activité touristique n’est pas prête de reprendre dans cette partie de l’île. Ce petit port souffre de sa particularité : coupé en deux par la frontière franco-hollandaise, il attend toujours une coopération entre les deux gouvernements pour être reconstruit.

Le constat est cruel mais la bonne humeur qui rejaillit de chaque coin de rue est sincère et l’on sent que Saint-Martin n’est pas prête à lâcher prise. L’ouragan Irma, qui a mis à l’épreuve les habitants de l’île, laissera derrière lui des ruines physiques et morales, qui mettront bien des années à se résorber. Mais il prouve aussi à travers la bonne humeur des Saint-Martinois, peu importe leur origine et leur milieu social, que l’humain est toujours capable de s’adapter à toutes les situations.

 

Aujourd’hui, les habitants sont plus déterminés que jamais à faire ressusciter ce qu’ils aiment appeler leur « petit bout de paradis ».

 

Texte et Vidéo: M.N.

Photos: Mélissa Pollet-Villard

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