Les Cahiers Vagabonds | Récit : De Londres à Belgrade, itinéraire d’une victoire des Bleus en Coupe du Monde
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Récit : De Londres à Belgrade, itinéraire d’une victoire des Bleus en Coupe du Monde

Partout, en France, des rassemblements, des chants, des coups de klaxon, des cris… Tout un peuple qui fête une victoire en Coupe du Monde de football. Et nous, seuls, sur la terrasse d’un bar de Belgrade, capitale de la Serbie, ancienne colocataire de la Croatie, aujourd’hui un peu son ennemie.

Choisir de voyager pendant une Coupe du Monde où l’équipe de France gagne rend le football spécial. De Londres à Belgrade en passant par Budapest, la Bavière ou la Moravie, je vous raconte comment nous avons vécu notre Coupe du Monde, en traversant sept pays différents.

 

Récit des moments forts :

 

LONDRES – Russie / Arabie Saoudite, l’apéro soft

 

Fêter les 30 ans de l’ami Thomas, expatrié à Londres depuis cinq ans, était une super idée. Surtout en plein début de mondial. Le match d’ouverture ne prête pas à rêver mais c’est toujours un prétexte pour se jeter une petite mousse dans un pub de Canary Wharf, dans le sud-est londonien. Niveau jeu, en revanche, pas grand-chose à retenir.

 

LONDRES – Espagne / Portugal, un sommet sans histoire

 

Pour le premier sommet du mondial, Damien et Adrien, deux autres copains venus de Bordeaux pour l’anniversaire, ont renforcé l’effectif. Le triplé de Ronaldo, un Anglais bourré avec un mulet et un petit diamant sur l’oreille qui nous demande si on vient d’Espagne, une énorme pizza, un shooter et des bières. Bref, un début de compétition sans histoire.

 

LONDRES – France / Australie, la Guiness dans la formule Continental

 

Décalage d’une heure oblige, les Bleus sont programmés à 11 h du matin en ce samedi de fête. C’est avec quelques heures de sommeil au compteur après un vendredi arrosé et un grammage de la veille pas vraiment retombé que l’on s’attable dans un pub de l’est londonien. Simon, un Néo-Zélandais qui encourage forcément l’adversaire de l’Australie, nous prête renfort.

En guise de petit déjeuner, quelques toasts avec de l’avocat et du fromage dessus. Exceptionnellement, on fait entorse à la boisson chaude de la formule continental : ce sera une Guiness à la place du café.

Une grosse bande d’Australiens s’est postée entre les deux télévisions du bar. Ils doivent faire face à deux fronts : les Irlandais à droite pour le test-match de rugby, les Français à gauche, pour la Coupe du monde de foot.

>>REPORTAGE: Où en est Saint-Martin huit mois après son terrible cyclone?

Les Guiness aidant à sympathiser rapidement, il est convenu autour de midi qu’Irlandais et Français seront main dans la main : à chaque essai irlandais, les Français se lèvent et à chaque but français, les Irlandais applaudissent.

Il est presque 13 h quand les matchs se terminent. Les Australiens ont perdu sur les deux fronts. Les Bleus sont mieux entrés dans leur compétition que moi dans ma journée. Première enseignement à tirer de ce match d’ouverture : au réveil, la Guiness a un autre effet que le café.

L’après-midi, je me pare du maillot de l’Argentine 86 collection vintage, provocation contre les Anglais oblige (souviens toi, la main de Dieu). La multiplication de bières et le soleil printanier de Londres me rendent dans le même état que les Argentins face à l’Islande : apathique.

 

 

LONDRES >> GENEVE >> CHALONS EN CHAMPAGNE

Un trajet périlleux avec une gueule de bois grande ouverte. Ne demandez pas la logique de ce voyage, il n’y en a pas.

« Ha bon, il y avait des matchs aujourd’hui ? »

 

Trois jours à CHALONS EN CHAMPAGNE – A fond dans le premier tour

Mélissa étant prise par un concours ayant lieu dans cette ville, je récupère du match d’ouverture les jambes en l’air dans la chambre d’hôtel. Du Belgique-Panama, du Japon-Colombie, du Sénégal-Pologne… Bref, de quoi se remobiliser avant le match des Bleus face au Pérou.

 

VERDUN– France / Pérou, l’ambiance camping

 

Point de départ de six semaines de voyage, Verdun. Le devoir de mémoire, la visite d’un ossuaire, la visite des tranchées, le mémorial… C’est très intéressant mais l’heure tourne. La France doit valider son billet pour le second tour face au Pérou.

Retour in extremis au camping où nous avons planté la tente. Une télévision est installée sur la terrasse du restaurant. Je n’ai loupé que 20 minutes. Roger, Martine, Jean-Paul et compagnie sont bien présents. Ce n’est pas encore les vacances scolaires donc l’ambiance, ce n’est pas trop ça.

Le soleil reflète sur la télévision et je n’y vois absolument rien. Je passe les 25 minutes jusqu’à la mi-temps à me fier aux commentaires des uns et des autres, tentant, en vain, de me positionner face à l’écran. Je ne vois même pas le but.

>> VIDEO: La longue et tranquille remontée de l’Amazone à bord d’un bateau lent

La seconde période est chahutée par les serveuses qui installent une grande table : ce sont les 50 ans de mariage de Jacqueline et Philippe, ils sont une quarantaine à débouler dans une heure, c’est un sacré remue-ménage autour de la télévision, ce qui m’agace profondément.

Le soleil se fait moins puissant, je vois mieux le match sauf quand Martine se retourne toutes les cinq minutes pour faire la commère dès qu’elle entend un nouveau client s’approcher de la terrasse.

Les Bleus gagnent et valident leur qualification. Ils ne sont pas euphoriques, moi non plus.

 

FUSSEN (ALLEMAGNE) – Allemagne / Suède, thriller à la Bavaroise

 

Posté à l’arrière d’un contingent de trente Allemands dans un sous-sol du bâtiment des chiottes du camping, l’ambiance n’est pas à la fête. La tension monte d’un cran, on entre dans les matchs qui comptent. Avec un nul, l’Allemagne est presqu’éliminée. Alors quand la Suède en plante un en première période, les langues se délient.

 

 

Une multitude d’invectives et de râles sortent tout à coup de la bouche de ces Allemands énervés. Je crois revivre des scènes cultes de la Grande Vadrouille. Il me paraît évident que mes voisins ne sont pas en train de déclamer des Alexandrins.

L’égalisation allemande apaise quelques tensions. Le but victorieux des leurs à la dernière minute ne pousse toutefois pas cette petite assemblée à un débordement de joie. Quelques cris, beaucoup de « ouf » et il est déjà temps de ranger les bancs, d’aller se brosser les dents et de ronfler dans le camping-car.

>> RECIT: La magnifique descente de la Route Romantique en Bavière 

 

Quelque part entre la Bavière et la République Tchèque – France / Danemark

 

 

Il faut bien ménager les relations de couple et ne pas forcément organiser un voyage de six semaines en Europe centrale en fonction du calendrier des matchs des Bleus. Je fais l’impasse sur celui-là, ce sera toujours un argument pour faire un détour ailleurs s’ils vont jusqu’en finale.

Visiblement, je n’ai rien loupé.

 

Argentine / Nigéria

Le soir, dans un camping en pleine nature près de Cesky Krumlov, au sud-ouest de la République Tchèque, je me lance dans un Argentine-Nigéria, en espérant la qualification argentine, pour tous mes amis que j’ai conservé là-bas.

Une famille d’Italiens fait semblant de se désintéresser du match en jouant aux cartes. Ils ne me la feront pas à moi, je les entends plusieurs fois citer les noms de Dybala et Higuain, deux joueurs argentins qui évoluent en Italie. Ils font comme s’ils s’en moquaient mais au fond d’eux, je les sens bien dégoûtés de ne pas y être à ce mondial.

Deux quadragénaires Allemands pas épargnés par la bière tiennent à jour un tableau avec tous les résultats des matchs. L’Argentine marque un but, ils grimacent en m’indiquant que ce sera le futur adversaire des Bleus. Tant mieux, vivement le huitième de finale.

 

PRAGUE (REP TCHEQUE) – Entre deux pintes, un œil sur les qualifiés

 

Les retrouvailles avec notre ami Praguois Vaclav sont l’occasion de parler un peu de football. Mais le sujet ne fait pas l’unanimité avec tous les gens autour de la table. Nous ne jetterons que quelques coups d’œil en direction de la télévision, afin de voir le magnifique but de Chadli contre l’Angleterre, par exemple.

 

 

Quand on voyage dans le pays qui détient la première position mondiale en termes de consommation de bière par habitant, il est convenable de s’adapter.

 

LEDNICE (REP TCHEQUE) – France / Argentine, le match de fou dans un silence de mort

 

Lednice, au sud-est de la République Tchèque, est un village qui attire les amateurs de vin et ceux qui veulent visiter son magnifique château néoclassique dont les jardins sont d’une beauté exquise.

 

 

Le match est programmé à 16 h. Entre 15h30 et 15h50 je cours partout dans les rues de cette bourgade de 2.000 habitants pour trouver un restaurant avec un écran. En vain. La tension monte mais finalement un serveur m’indique une télévision dans son resto tout en me prévenant : « on ne met pas le son ».

Prêt à tout accepter faute de mieux, je m’installe dans ce petit salon cosy, loin d’une ambiance de France-Argentine. Deux gros Tchèques qui s’envoient des bières regardent le match sans passion.

 

Je vous laisse imaginer comment on peut vivre un 4 à 3 en Coupe du monde, sans doute le match le plus spectaculaire de ce mondial, sans le son à la télévision dans un restaurant où tout le monde s’en fout.

Je bouillonne intérieurement mais arrive à ne pas sauter de ma chaise. Après tout, ce ne sont que les 8es de finale. Les Bleus sont tranquilles, moi aussi.

 

 

SLOVAQUIE – l’impasse sur les 8es de finale

 

Il faut faire des choix lorsque l’on entreprend un voyage de six semaines pendant la Coupe du Monde. C’est avec regret que je ne regarde pas les matchs de l’Espagne, du Brésil et de la Belgique. Je préfère me geler les oreilles dans une tente par moins un degré à l’extérieur.

Je parviens tout de même à regarder Colombie / Angleterre dans un vieil hôtel aux confins de la Slovaquie orientale, à quelques kilomètres de l’Ukraine. Quelle chance, ce match est un des plus pourris du mondial et en plus, mes amis Colombiens sont éliminés aux tirs aux buts.

 

BUDAPEST, HONGRIE – France / Uruguay, petite tape dans la main

 

Le hasard du calendrier me sauve : nous sommes dans une capitale pour assister au quart de finale. Budapest regorge de bars sympas. Ne souhaitant pas revivre le même calvaire qu’en huitième de finale où j’ai eu peur de tout louper, je propose de nous installer dans un pub irlandais où la télévision est installée en extérieur. Un bon compromis pour que Mélissa, toujours désintéressée par le football, puisse profiter de la terrasse pendant que je regarde le match.

Deux autres Français en vacances me servent d’appui derrière nous. Pour la première fois, je peux partager mes analyses techniques avec des compatriotes. Le but de Varane me fait sauter devant l’écran en hurlant. Pas de retenue cette fois-ci, ce sont les quarts de finale.

L’erreur du gardien uruguayen offrant le but du break aux Bleus me fait lever le poing, tout comme le coup de sifflet final de l’arbitre. Petite tape dans la main des deux Français et on retourne visiter Budapest.

 

PECS, HONGRIE – France / Belgique, l’euphorie solitaire en décalé

 

Pecs, ville étudiante de 150.000 habitants. Son centre-ville appelle à l’hédonisme, avec ses musées, ses tables et ses rues pavées. Pour une demi-finale, l’idéal est de trouver la bonne terrasse pour profiter au maximum de la rencontre.

Bien installés, la diffusion commence. C’est à ce moment que je comprends que l’écran du bar d’à côté, situé à 50 mètres, possède à peu près neuf secondes d’avance sur le nôtre.

Je me dis que mon match est complètement gâché sauf que j’avais omis la chose la plus importante : les Hongrois se contre-foutent de qui va gagner la rencontre. Ils ne génèrent donc aucune émotion lors des buts, ce qui me permet de ne pas être spolié avant les moments importants.

Pour l’émotion, c’est moi qui m’en charge. Sur le but d’Umtiti, je hurle et bondis seul sur la terrasse, les Hongrois me regardant du coin de leurs yeux. Pareil au coup de sifflet final. Je gagne enfin une alliée, Mélissa ayant fini par se prendre au jeu du Mondial. Il faut dire qu’elle n’avait pas trop le choix…

Une fois le match terminé, difficile pour nous de rester dans l’ambiance Coupe du Monde, puisqu’ici, tout le monde s’en fout. C’est en scrutant les nouvelles sur les réseaux sociaux que l’on se rend compte de l’élan populaire en France.

 

BELGRADE, SERBIE – France / Croatie, Djokovic, apothéose, joie et frustration

 

Nous serons seuls, une fois de plus, n’ayant pas rencontré de Français à Belgrade. Les Serbes ont plutôt tendance à nous afficher leur soutien, surtout ceux qui sont nés en Croatie avant la guerre d’indépendance (1991-1995).

Une terrasse animée nous tend les bras mais il n’y a plus de place. On se rabat sur le bar plus en aval de la rue, vidé d’ambiance mais avec des chaises libres. Déprimés par l’atmosphère, on décide finalement de le quitter cinq minutes avant le coup d’envoi pour retenter le coup dans celui d’à côté : une table s’est libérée.

Il est 16h55 et les serveurs diffusent toujours cette foutue finale du tournoi de tennis de Wimbledon, disputée par la fierté locale, Novak Djokovic.

Ne tenant plus en place, je leur demande de mettre le foot sur leur écran géant. Nous manquons les hymnes et le coup d’envoi…

 

 

L’ouverture du score française me fait sauter dans tous les sens. Quelques cris m’ont accompagné ça et là sur la terrasse mais je mesure que l’assemblée est plutôt croate lorsque ces derniers égalisent.

 

Le deuxième but des Bleus est un soulagement que ne partagent donc pas mes voisins, dont certains ont les yeux qui noircissent. Le quatrième but français apporte répit dans un camp et résignation dans l’autre. Il ne manque que le coup de sifflet final pour enfin exulter, sous le regard bienveillant de quelques alliés de circonstance.

A peine le match terminé, les serveurs enlèvent l’écran géant et remettent une petite musique house d’ambiance. Nous récupérons alors un streaming un poil instable sur le téléphone pour assister à la remise des trophées et voir les images des Champs-Elysées bleus de monde.

On imagine tous les copains en train de célébrer la victoire en France et c’est à ce moment que la frustration est à son comble. Ici, la vie normale a repris son cours, comme si rien ne s’était passé. Et ces rues de Belgrade, d’ordinaire si animées et si chaleureuses, nous paraissent tout à coup bien fades et éteintes.

Les joies unanimes collectives sont déjà rares au sein d’un pays. A l’échelle du monde, elles n’existent pas.

 

 

Texte: Marc N

Photos et vidéos: Mélissa Pollet-Villard et Marc N

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