Les Cahiers Vagabonds | Récit : La traversée de la Slovaquie ou le pouvoir des cigognes
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Récit : La traversée de la Slovaquie ou le pouvoir des cigognes

Juillet est arrivé sans l’été au pied des Carpates Blanches. Trencin et ses 57.000 habitants sont encore rafraîchis par ce vent incessant qui vous glace jusqu’aux os. Au premier contact, le Nord-Ouest de la Slovaquie n’a rien de chaleureux. Cette ville industrielle regorge d’usines en mauvais état dont on ne saurait dire si elles fonctionnent ou si elles sont désaffectées.

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Nous lui tournons le dos pour faire un crochet d’une dizaine de kilomètres vers l’ouest. Sur notre gauche, les ruines d’un château nous surveillent, perchées sur un gros rocher à flanc de falaise. Encore un peu de route et voici Cachtice qui nous laisse entrer dans son petit village.

Sans grand intérêt, nous l’évitons afin de nous lancer sur la droite vers une petite ascension. Une étroite route encerclée par des arbres de plus en plus noirs nous guide vers le haut. Seuls de microscopiques espaces au milieu des feuilles laissent passer quelques faisceaux de lumière et cette bise slovaque, toujours glaçante.

Un parking nous oblige à nous garer et terminer le chemin à pied. Les arbres bordent toujours le sentier mais la forêt se dégage peu à peu, laissant poindre à l’horizon les ruines que nous sommes venus visiter. Celles du château d’Elisabeth Báthory, plus connue sous le nom de la « Duchesse Sanglante ».

 

Emmurée vivante pendant quatre ans, jusqu’à sa mort en 1614, cette duchesse a été reconnue coupable de multiples crimes envers des jeunes filles de la région.

Légendes ou vérités, des rumeurs sordides ont éclaté avec cette affaire, prêtant à Elisabeth Báthory des tortures et une soif inaltérable de sang, particulièrement celui des jeunes vierges, qui pouvait lui garantir la jeunesse éternelle.

Certains disent même qu’elle se baignait dans celui de ses victimes. De quoi inspirer la littérature et le cinéma qui se sont appuyés sur cette histoire pour renforcer la légende de cette Dracula au féminin.

 

 

 

Les ruines du château comptent quelques visiteurs venus s’enquérir du mythe, chercher une part de vérité, de sensation, de mysticisme. Le vent souffle toujours et semble faire promener des fantômes dans les allées encore dessinées au milieu des pierres. La tour dans laquelle la Duchesse a été emmurée vivante demeure presqu’intacte.

Lorsqu’on s’y approche, les cloches de l’église du village voisin tintent fort et leur bruit sourd remonte jusqu’à l’intérieur de cette tour qui sent la mort et l’effroi. Les poils dressés sur la peau, il est temps de redescendre, tout en jetant un œil sur cette petite entrée, au sous-sol du château.

On y aperçoit un squelette reconstitué, des instruments de torture et le fond de la salle, volontairement laissé dans l’obscurité, pousse l’imagination à créer tout un tas de scènes terriblement violentes et ensorcelantes.

 

 

Il est temps de rebrousser chemin, toujours accompagné par ce maudit vent, et de filer vers l’est du pays.

Après quelques jours passés en République Tchèque, l’arrivée en Slovaquie sonne comme un dépaysement malgré la proximité entre les langues parlées et l’histoire commune (les deux pays ont été unifiés de 1918 à 1992, exception faite de la seconde guerre mondiale).

Dans notre imaginaire de Français, les deux républiques sont indissociables mais pourtant, nous comprenons vite que la plongée en Slovaquie est une réelle rupture avec l’Europe occidentale. La République Tchèque, et sa magnifique capitale Prague, tiennent une place centrale en Europe au sens géographique propre.

La Slovaquie, quant à elle, nous offre une porte d’entrée vers l’est de notre Vieux Continent. Après avoir volontairement boudé Bratislava, située plus au sud-ouest, nous poursuivons notre route vers les Basses Tatras.

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De nombreux immeubles, d’une laideur indescriptible, constituent un héritage peu flatteur des décennies communistes. De grandes barres de bétons bien droites, toujours bicolores, dont la fantaisie se situe au niveau du choix des contrastes : rose pâle-blanc, rouge-rose pâle, blanc-gris…

Face à ce manque de goût, un spectacle plus joyeux grâce aux cigognes, perchées dans les nids édifiés le long des rues principales au-dessus de poteaux spécialement conçus pour elles.

Bien hautes sur leurs pattes, ces adolescentes duveteuses aux airs de grands dadais, ne sont pas encore prêtes à sauter du nid. Elles semblent plutôt commérer par-dessus les routes, attendant ingratement que leur mère rapporte le dîner.

Les montagnes grandissent autour de l’autoroute que nous dévalons, coiffées de multitudes de ruines de châteaux médiévaux abandonnés. Il est bien rare de voir autant de constructions de ce genre aussi rapprochées les unes des autres.

 

 

Les directions sont aléatoirement indiquées et nous bifurquons mal en périphérie de Zilina, un grand pôle industriel peu attirant. Nous sommes contraints de faire demi-tour sur le parking de l’usine de voitures Kia, dans une ambiance déserte et glauque d’un dimanche venteux et gris.

Au bout de notre itinéraire se dresse le lac Liptovsky, entouré de petits villages et des sommets des Basses Tatras. Le coin est touristique mais moins que les Hautes Tatras, plus réputées et donc plus fréquentées.

La ville de Liptovsky Mikulas ne présente pas grand intérêt, surtout un dimanche en fin d’après-midi. Se faire servir un halusky (plat typique de Slovaquie composé de gnocchis mélangés à la crème et au fromage de brebis) est toutefois de rigueur pour compenser le froid qui n’a toujours pas décidé de nous quitter.

 

 

Au bord du lac, notre tente mériterait presqu’un chauffage pour être à température convenable. Une nuit passée à moins un degré plus tard, il est nécessaire de vérifier le calendrier, afin d’être bien sûrs que nous sommes en juillet.

Le temps glacial n’est cependant pas de nature à déranger mon voisin de tente estonien, la bedaine à l’air, faisant craquer ses os pour déverrouiller son corps après la nuit. Pas dérangé non plus le voisin tchèque d’en face, dont les flatulences font vibrer la pelouse jusqu’à moi. L’air satisfait, il regarde en ma direction, comme pour me demander mon avis au sujet de ses vocalises matinales. Je décide finalement de ne pas me resservir de café.

 


Après deux jours passés au bord du lac Liptovsky, force est de constater que l’activité du parc aquatique voisin est à l’arrêt. S’il fait cette température jusqu’à la mi-juillet, je peux comprendre que les touristes aient peu envie de barboter dans l’eau, tout Slovaque ou Estonien qu’ils sont.

Nous quittons alors les Basses Tatras, non sans s’être baladé dans les montagnes et visité la magnifique église en bois édifiée à quelques kilomètres de Liptovky Mikulás. Nous prenons bien soin de ne pas écraser une loutre sur la route, un panneau indiquant qu’elles sont nombreuses dans les environs.

 

 

Le cap est mis vers l’est, aux confins de la Slovaquie, proche des frontières polonaises et ukrainiennes. Nous lorgnons sur le parc Poloniny, qui abrite une forêt primaire classée, à l’intérieur de laquelle cohabitent loups, lynx, ours et bisons.

Crochet rapide par Levoča, au bord de l’autoroute. Une petite ville de 15.000 habitants protégée par de beaux remparts médiévaux. Son centre-ville est admirablement conservé et l’on y voit déambuler de nombreux Tsiganes, désormais installés dans les vieilles maisons en pierre.

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Après un rapide tour du coeur de la ville devant de nombreux regards ébahis, nous nous enfonçons à nouveau vers l’est, jusqu’à Ulič, qui, selon la carte, se situerait au bord du parc national, dont nous possédons très peu d’informations. La seule certitude que nous avons pour le moment, c’est que cette partie de la Slovaquie est plus réchauffée. Juillet et l’été semblent s’être enfin décidés à s’accorder.

Le village semble désert, nous suivons un panneau indiquant une pension et un restaurant. L’échange est presqu’impossible avec cette serveuse qui baragouine moins de dix mots en anglais, sa patronne ne pouvant pas en aligner un seul.

Sur la terrasse, une demi-douzaine de gros ventres tirés jusqu’au sol par le poids des bières ingurgités depuis l’adolescence dévisagent, l’œil noir, ces étrangers perdus dans leur village.

Ils bavardent, dans une langue qui semble un mélange entre ukrainien et slovaque, une sorte de dialecte local, lié à la proximité de la frontière. Les rires gras qui sont expulsés de leurs gorges obèses ne leur donnent pas des airs de poète. Un d’eux, qui a décidé de se faire une place au comptoir, m’expédie à un mètre d’un coup de ventre d’une force incroyable.

Alors que nous déjeunons, je m’aperçois que le vieux camion militaire en décrépitude dans le champ en face de la terrasse est immatriculé en Haute-Savoie. Un clin d’œil très sympa que j’essaie de partager à nos voisins de table. Qui s’en moquent éperdument.

 

 

Nous parvenons à trouver un hôtel dans la petite ville de Stakčin. L’établissement s’est arrêté dans le temps. Le comptoir de la réception, tout en bois, est équipé à la façon des années 1950, avec un beau casier à clés à l’ancienne. Face à la réception, un téléphone est toujours accroché au mur pour que les clients passent leurs appels.

La salle de restaurant abrite de nombreuses médailles militaires, une collection de poignards ou encore de fusils à baïonnettes, des costumes d’officiers, des renards empaillés… Bref, le propriétaire est un collectionneur d’objets de guerre et de chasse en tout genre qui laissent régner dans le bar et dans le petit salon une ambiance d’un autre temps.

 

 

Nous n’arrivons pas à trouver un terrain en commun pour communiquer, l’anglais local étant relativement approximatif. Mélissa trouve tout de même un responsable du parc naturel Poloniny qui, dans un anglais parfait, lui recommande des balades.

 

 

C’est ainsi que nous parcourons au total 24 kilomètres dans une forêt dense peuplée principalement de robustes hêtres. Nous sommes sans cesse en train de monter des pentes raides ou de les descendre, pour n’avoir, au final, aucun point de vue.

 

Le seul intérêt de la randonnée réside en un croisement de trois frontières, entre l’Ukraine, la Pologne et la Slovaquie. Le point est pris d’assaut par des dizaines de touristes polonais, dont le sentier de 40 minutes pour y parvenir, attire de nombreuses familles avec enfants.

Nous replongeons dans la tranquillité de la forêt tout en déplorant la monotonie de cette balade. Nous ne croisons aucun ours, lynx ou loup, et peut-être est-ce mieux ainsi.

 

 

Le séjour aux confins de la Slovaquie s’achève et nous prenons la route du sud et de la Hongrie. L’occasion de scruter l’horizon de cette campagne qui paraît, à bien des abords, grise et inanimée.

Les villages froids et austères de la Slovaquie orientale ne laisseront pas un souvenir impérissable. Pourtant, un petit quelque chose, au fond, pousse à apprécier ce pays et ce n’est certainement pas le froid de juillet. Peut-être serait-ce là le vrai pouvoir des cigognes ?

 

Texte: Marc Nouaux

Photos: Mélissa Pollet-Villard

1 Comment
  • POLLET VILLARD SOPHIE
    Posted at 14:36h, 24 juillet Répondre

    Article amusant et plein d’humour malgré un sujet rébarbatif,,,,Nous irons voir les cigognes en Alsace, région beaucoup plus chaleureuse!!!
    Mention spéciale au dessin de Mélissa, j’adore

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