Les Cahiers Vagabonds | Récit: Balkans, Partie 1 – Des rives du Danube jusqu’au cœur de Belgrade
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Récit: Balkans, Partie 1 – Des rives du Danube jusqu’au cœur de Belgrade

Le malentendu avec ce douanier serbe pas franchement de bonne humeur est vite dissipé. Je devais juste ouvrir le coffre. C’est le moment de se lancer sur les routes de la Voïvodine, cette province autonome du nord de la Serbie. Il faut zigzaguer entre les champs de maïs et les champs de blé clairsemés de bottes de paille dressées en forme de tipi.

Les premiers obstacles prennent la forme de charrettes tirées par des chevaux et chargées jusqu’à la gueule d’immenses pastèques, dont on est en pleine récolte.

La départementale 15 qui part de la frontière hongroise vers le sud de la Serbie n’est pas sans danger avec les tracteurs, les petites Yugo Uno (voitures de fabrication serbe ayant déjà plus de 25 ans) et les vieux camions qui crachent une fumée noire opaque.

Gare encore aux piétons, qui peuvent surgir entre deux nids de poule, sans oublier les chiens qui déambulent à la recherche d’une poubelle à éventrer ou d’un reste de pastèque à récupérer auprès des mamies coiffées de fichus qui en vendent au bord de la route.

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Les villages traversés sont vivants, remplis de gens qui se baladent, errent ou observent depuis le pas de leur porte. La région, très agricole, est un cas spécial dans le pays. Une grande part d’autonomie lui est accordée par Belgrade et plus de 25 nationalités différentes y cohabitent.

Le décor est planté. La vaste plaine de la Voïvodine est fertile et très agricole, irriguée par le légendaire Danube, qui coule quelques kilomètres à l’est, marquant la frontière avec la Croatie.

L’alternance entre la modernité de certains véhicules et le dur labeur des chevaux tirant les charrettes offre un contraste intriguant à cette région qui transpire l’humilité, la sincérité et l’effort.

Cette petite présentation de la région m’offre la possibilité d’une parenthèse rapide sur l’histoire de la Serbie et de l’ex-Yougoslavie en général. On n’y comprend pas grand-chose, c’était un sacré foutoir dans les années 1990 avec ces guerres terribles qui ont éclaté et causé la mort de milliers de civils (majoritairement des Bosniaques) qui n’avaient rien demandé.

Aujourd’hui, presque tout le monde est en paix (sauf le Kosovo, au sud-ouest de la Serbie, qui revendique toujours son indépendance mais qui se heurte au refus de Belgrade) mais c’est toujours aussi flou. Tellement compliqué que l’on ne s’immiscera pas dans ces histoires, on ne veut froisser personne.

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Il est environ 13 h lorsque nous faisons étape à Kula, plus d’une heure après la frontière. Nous partageons une petite terrasse avancée au dessus d’une rivière avec des travailleurs du bâtiment en pause. Un serveur en chemise blanche et pantalon noir à pince nous accueille d’un œil surpris : il ne parle que serbe et son menu est écrit en cyrillique.

Tant bien que mal et avec le sourire nous parvenons à commander. Les plats généreux servis dans l’établissement donnent le ton de ce qu’est la vision de la gastronomie pour les Serbes : on ne plaisante pas avec les quantités.

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Il reste encore quelques kilomètres à apprécier les petites maisons de Voïvodine disséminées au milieu des champs ou regroupées dans des petits villages. Begec, à dix minutes de la capitale Novi Sad, est un de ceux-là. Nous y faisons une petite halte chez Zvonomirka Kovacevic, qui reçoit « comme chez mamie ».

Les cheveux gris, les yeux miel soutenant un regard fort, elle porte un gilet sans manche beige, un tee-shirt blanc qui laisse apparaître ses avants-bras bronzés par les travaux du jardin et une jupe large à motifs. Cette retraitée, qui doit peser presque 75 ans, loue des chambres et prépare les repas dans sa vieille maison qu’elle partage avec son frère.

Ancienne employée dans une agence de voyage, Mirka, comme elle préfère se faire appeler, parle un excellent français pour y avoir vécu pendant quelques mois avant de se marier.

Ses yeux s’arrondissent lorsqu’elle prend la parole. Son regard se perd dans l’herbe pour chercher ses mots de français qui lui viennent finalement avec aisance. Elle semble retenir son souffle puis s’exprime avec une facilité déconcertante.

Elle est entourée de chiens, de chats et de poules qui se prélassent dans l’herbe fraîchement tondue, profitant d’un soleil généreux mais pas brûlant. L’ambiance est détendue et Mirka nous accueille avec beaucoup de sourires et d’attentions.

 

 

Sa cuisine, chaleureuse et réconfortante, est à base de produits de son jardin et d’éleveurs et commerçants des alentours.

Au petit matin, après un copieux petit-déjeuner accompagné d’un délicieux café turc, Mirka se livre davantage sur sa vie, faite de longs voyages en bus pour accompagner des pèlerins à Lourdes ou à Fátima, au Portugal. Les nuits passées à dormir dans les véhicules pour économiser les frais.

Elle évoque son année à étudier à Grenoble chez son cousin, avant que celui-ci ne lui dise de rentrer en Serbie où elle s’est mariée. On ne sait pas si son mari est décédé, elle ne l’évoque pas, au contraire de son fils, installé en Pologne où il a deux enfants.

En bonne grand-mère, Mirka raconte ses petits-enfants, qui ont notre âge et qui viennent la voir au moins une fois par an, pour déguster les bons plats qu’elle leur prépare.

 

 

Spontanément, notre septuagénaire glisse sur le terrain de la guerre, qui a ravagé sa maison dans les années 1990. Elle raconte les nombreux obus qui défilaient au-dessus de son toit, qui a fini par être démoli par une explosion.

Dans le champ à l’arrière de sa maison, les forces de Serbie étaient postées et échangeaient des tirs avec les armées croates, installées à dix kilomètres, de l’autre côté du Danube.

Mirka a toujours peur qu’un nouveau conflit éclate, sa province étant indépendantiste. Son regard, transpirant d’inquiétude, se perd dans le vide lorsqu’elle imagine une nouvelle guerre.

Au moment de se dire au revoir, elle nous serre dans les bras, nous répétant « ha mes enfants ! ». Une proximité qui nous mouille les yeux lorsque l’on rentre dans la voiture, les mains chargées de gâteaux qu’elle a préparé et de petites pommes que son frère m’a remis, en me glissant, en français : « voici des pommes pour votre bon voyage ».

Le vieux monsieur venait de tondre la pelouse, voûté du haut de son mètre quatre-vingt-dix et tremblant de tous ses membres. Son regard bienveillant (et ses délicieuses pommes) nous accompagne sur l’autoroute qui mène à Belgrade.

Là aussi, nous y trouvons notre lot d’incongruités : il y a là des piétons qui longent la glissière de sécurité à contresens alors que des véhicules foncent à plus de 130 km/h. Les aires de repos ou les péages constituent une cible pour les vendeurs de lunettes de soleil ou de bijoux dont l’authenticité est objet à débat.

Enfin, nous entrons dans Belgrade par la rive gauche de la Save, au milieu de tours de l’époque socialiste (pendant 35 ans, le dictateur Tito fut au pouvoir, entre 1945 et 1980) qui paraissent toutes similaires. Numérotées, elles sont sans charme, impersonnelles. Les habitants ont fini par rebaptiser ce quartier Blokovi (les blocs).

Il faut traverser la Save pour enfin apercevoir les premiers charmes de Belgrade, qui a fière allure sur ses collines. On y aperçoit de beaux bâtiments du XIXe siècle, une cathédrale orthodoxe et des constructions plus récentes. La capitale serbe ayant été détruite plus d’une dizaine de fois, l’organisation des bâtiments tend un peu à l’anarchie. C’est aussi là toute la beauté de cette ville au passé lourd et complexe.

 

 

Garés dans une petite ruelle en pente, nous pouvons commencer à nous imprégner de l’atmosphère prometteuse de Belgrade. Les quartiers de Dorcol et de Skadarlija, ceux qui bougent, sont situés sur les hauteurs de la capitale. Le soir, la rue Knez Mihailova est bondée. Les Belgradois et les touristes fréquentent les nombreux bars, cafés et restaurants installés tout au long de cette artère piétonne, chaleureuse et authentique.

Au départ de cette rue, la place de la République, surplombée par une statue équestre, est le lieu de rendez-vous des locaux. On y voit des dizaines de jeunes, isolés, assis sur une marche, adossés sur un poteau, téléphone en main, attendre leurs amis avant de s’aventurer dans les rues alentours.

De temps en temps, ils lèvent les yeux pour guetter l’arrivée des retardataires, avant de replonger dans leur smartphone qui capte plus d’attention que les murmures de la rue.

Belgrade est volontiers nocturne l’été, avec la chaleur qui peut être étouffante pendant la journée, on attend le soir pour profiter de la fraîcheur des terrasses. Les commerces restent ouverts tard dans la soirée pour satisfaire aux nombreux promeneurs qui peuplent les rues. Cette agitation nocturne offre une ambiance méditerranéenne à cette ville entraînante.

 

 

Nous nous offrons une plongée dans Skadarlija, le quartier bohême, dont la rue Skadarska constitue l’épine dorsale, prise d’assaut par une nuée de touristes et de restaurants qui leur sont dédiés.

Cette rue porte le surnom peu flatteur de Silicon Valley en référence aux nombreuses jeunes femmes qui ont abusé de chirurgie plastique et qui aiment rencontrer des hommes non moins superficiels, aimant faire dépasser les gros billets de leurs poches.

Si l’on fait à peine quelques pas dans les allées perpendiculaires, l’authenticité et le calme sont au rendez-vous, permettant de ressentir encore mieux l’ambiance de cette ville qui me happe. A Belgrade, les gens sont beaux, ont belle allure et déambulent avec fierté.

Au réveil, la capitale serbe n’a pas perdu de son charme malgré la fumée crachée par ses bus sous un soleil de plomb. Sur les trottoirs de Zeleni Venac, point central des transports, se succèdent les boulangeries où l’on peut manger une palačinka (crêpe), un burek (pâte feuilletée fourrée de fromage ou de viande) ou des parts de pizza.

Tout au sommet de la ville, l’ancienne forteresse de Kalemegdan offre un point de vue incomparable sur la jonction entre la Save et le Danube et abrite des labyrinthes souterrains qui témoignent de siècles de remous historiques.

 

 

A quelques rues d’ici, l’appel à la prière a été lancé depuis la mosquée Bajrakli. Les musulmans vivant dans le quartier déboulent à toute vitesse vers leur lieu de culte afin de s’adonner à leur moment de recueillement.

Dans ce quartier, la cuisine est influencée par le passage des Ottomans lors des siècles précédents et on y trouve des spécialités turques.

 

 

La chaleur accable et l’on a envie de se mêler aux Belgradois qui aiment se rafraîchir sur les berges d’Ada Ciganlija, la petite île formée sur la Save. Des plages sont aménagées pour que l’on se baigne dans le fleuve.

Avec Mélissa, nous profitons du soleil qui tape sur les cuisses rougies des amateurs de bronzette.

Le soir, nous tentons d’aller boire un verre sur un des nombreux splalovi, ces bateaux reconvertis en bars flottants. Il est cependant trop tôt pour espérer de l’ambiance. Ces établissements sont réservés aux fêtards et clubeurs qui s’y rendent après minuit pour danser jusqu’à l’aube.

Pour terminer le séjour à Belgrade, nous flânons le dimanche matin sur les berges de la Save avant de regagner Skadarlija afin d’assister à la finale de la Coupe du Monde disputée par la France contre la Croatie.

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Après la rencontre, fiers du succès rencontré par les Bleus et grisés par les pintes de bière, nous osons une Marseillaise dans la rue sous le regard peu approbateur des uns et les « félicitations » des autres.

En ce dimanche soir, le centre-ville demeure toujours aussi actif et plein de vie même s’il paraît tout à coup moins animé que n’importe quel village français en train de célébrer la victoire en Coupe du Monde.

 

Texte: Marc

Photos: Mélissa Pollet-Villard

 

A SUIVRE…

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