Les Cahiers Vagabonds | Récit : Balkans, Partie 2 – De Belgrade à Sarajevo, dans les pas de Tintin en Syldavie
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Récit : Balkans, Partie 2 – De Belgrade à Sarajevo, dans les pas de Tintin en Syldavie

>> RETROUVE ICI LA PREMIERE PARTIE, DE LA VOIVODINE A BELGRADE

Dix heures du matin et un soleil qui chauffe le pare-brise. On ouvre les fenêtres pour laisser passer le courant d’air pollué de cette double-voie qui tourne le dos à Belgrade. Les quatre jours passés au confluent de la Save et du Danube m’ont rempli les papilles de burek, de goulash et d’allégresse.

Le doux parfum de la capitale serbe flotte toujours dans l’air jusqu’au moment où il est temps de respirer la fumée des échappements noirs des camions-bennes. Quatre jours sans toucher à la voiture en Serbie sont autant d’instants de gagnés pour un homme qui tient à la vie.

Un dépassement suicide par la droite, un refus de priorité, une queue de poisson, un coup de klaxon et des nids de cigognes : le trajet jusqu’à Bajina Basta offre sa routine balkanique. Pour vivre dangereusement, nul besoin de pratiquer un sport extrême : il suffit de conduire sur une route serbe.

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Au fil des kilomètres, la montagne s’élève et les virages offrent enfin de vrais tournants. A l’entrée du Parc National de Tara, la Drina serpente dans son lit douillet. D’un bleu presque turquoise, elle se glisse et se faufile au cœur des prés verts dans une vallée nichée entre la Serbie et la Bosnie-Herzégovine, dont on aperçoit un de ses nombreux minarets trôner sur le flanc d’une montagne.

 

 

Bajina Basta n’a d’intérêt que si l’on veut y poser ses valises à prix raisonnable. Elle est cette ville de transition avant de s’élancer en amont de cette Drina aux charmes infinis. Longer le fleuve permet d’atteindre un petit pont à l’entrée de Perucac. En dessous coule la rivière la plus petite d’Europe : au pied des cascades, ce petit cours d’eau s’élance sur 300 mètres avant de s’offrir à la Drina.

On parvient ensuite jusqu’à un barrage où la jeunesse locale bronze, drague et se baigne dans l’eau fraîche d’un juillet ensoleillé. Un orage vient d’éclater et les adolescents détrempés se précipitent au bord des routes pour tendre le pouce et espérer une évacuation rapide vers un lieu abrité.

 

 

Au pied de la montagne, nous partons à l’assaut des lacets mouillés qui offrent d’abord un point de vue imprenable sur la Drina puis une entrée dans la forêt. Au sommet de la route, Mitrovac où une statue d’ours trône face aux deux magasins de souvenirs.

Sur la droite, on s’élance en direction du lac de Zaovine, au cœur du parc national. Les points de vue se multiplient à mesure que s’égrènent les kilomètres sur cet axe caillouteux et déserté des touristes.

 

 

De petites maisons solitaires aux toits couleur brique se perdent dans les horizons verts évoquant sans équivoque les routes de Syldavie que Tintin emprunte dans le Sceptre d’Ottokar. On l’imagine aisément être ejecté d’un avion et atterrir miraculeusement dans un tas de paille transporté par une charrette.

Les gosses d’une colonie de vacances nous font presqu’une haie d’honneur au moment où on les dépasse. Un barrage où l’on s’affaire marque le bout du chemin. Quelques téméraires ont planté la tante et pêchent malgré un vent presque patagonien.

 

 

Le bruit sourd des tractopelles cassant des cailloux rompt le silence et casse la quiétude de cet endroit où l’on s’imagine volontiers des loutres jouant à cache-cache au milieu des quelques cabanes de pêcheurs qui bordent la rive. La fin d’un nouvel orage offre des lumières et des contrastes saisissants au-dessus du lac avant de regagner l’austère Bajina Basta.

Le tenancier de notre hôtel est aussi poussiéreux que la chambre qu’il nous a donnée. L’odeur des couloirs évoque un mélange d’urinoir de station-service et de fruit moisi. C’est aussi un bon moyen de faire du sport en montant rapidement les escaliers.

Le prix défiant toute concurrence, nous optons pour des sourires crispés face au patron, la cinquantaine, un strabisme perturbant et un certain attrait pour les « extras » lorsqu’il propose ses formules dans une salle de restauration étrangement décorée de tableaux de poissons en tous genres. Son épouse ne manque pas de toussoter, en serbe, lorsqu’il s’aventure à proposer un prix trop bas.

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Laissant derrière nous ce drôle de couple, nous refermons la parenthèse serbe en faisant une halte à Mokra Gora, avant-dernier village avant la frontière bosnienne. C’est sur les hauteurs de cette petite bourgade que le réalisateur Emir Kusturica a reconstruit un village traditionnel serbe du XIXe siècle pour les besoins de son film, La vie est un miracle.

Le village, baptisé Küstendorf, organise aujourd’hui des festivals et les rues empierrées dessinent des allées autour des chalets et cabanes en bois abritant des restaurants, des petites chambres à louer ou des bureaux.

 

 

Après cet aparté, la frontière avec la Bosnie-Herzégovine est l’occasion de respirer un peu de fumée d’échappement opaque des camions au ralenti attendant d’être contrôlés. Des bâtiments abandonnés et d’autres en passe de l’être entourent cette zone frontalière où pèsent l’angoisse et la laideur. Les véhicules se croisent avec l’enthousiasme de condamnés à mort.

Il est environ onze heures lorsque nous entrons dans Visegrad, en Bosnie-Herzégovine. Cette ville est bien connue de la littérature balkanique. L’écrivain Ivo Andric a écrit Le pont sur la Drina, un livre racontant l’histoire de Visegrad à travers la vie quotidienne de ses habitants sur le pont.

 

 

Emir Kusturica, très attaché à cette région, a également financé la construction d’une ville sur la presqu’île au centre de Visegrad. Contrairement à l’éco-village de Küstendorf, le réalisateur a souhaité construire des bâtiments en pierre dans ce quartier qui abrite entre autres, une église et un cinéma.

Il ne manque que deux heures de trajet pour atteindre la capitale de la Bosnie-Herzégovine, Sarajevo. Assiégée entre 1992 et 1996 par les forces serbes de Bosnie, la ville a un passé d’une lourdeur terrible. Les images des bombardements qui ont tué des civils sont encore présents dans toutes les mémoires.

 

 

Avant de s’y plonger, il faut écumer les kilomètres dans les interminables tunnels de l’est de la Bosnie. Au cœur d’une infinité de forêts et de montagnes, on a le sentiment de tourner en rond lorsque, tout à coup, aux confins d’un énième tunnel, apparaît un tramway et une lueur d’urbanisme.

Sarajevo se plante alors devant nous comme un arbre décapité par la foudre. D’une façon inattendue, la capitale bosniaque accueille, surprend et charme en un clin d’œil.

 

 

Nichée dans une cuvette où le creux est constitué par son vieux quartier ottoman, Sarajevo est bordée de montagnes clairsemées de maisons aux toits couleur brique, parfois bordées de cimetières musulmans où les tombes blanches jaillissent sous le soleil puissant de la mi-journée. Les grands immeubles que l’on aperçoit à l’opposé de la montagne semblent presque s’excuser de gâcher la vue.

 

 

Coincée dans ses clichés véhiculés par un passé difficile, Sarajevo offre un pied de nez à ceux qui l’ignorent et la jugent sans la connaître. Les bâtiments reconstruits dans le centre offrent une vision moins chaotique même si les conséquences de la guerre sont encore visibles lorsqu’on veut bien le voir.

Une famille fait ainsi visiter sa maison pour offrir un témoignage de ce qu’était l’horreur pendant le siège. Elle y explique l’organisation pour boire, manger, dormir, se protéger, survivre. Des impacts de balle et d’obus sont présents sur d’innombrables bâtiments qui n’ont pas été rénovés. D’autres, inhabités depuis 25 ans, meurent à petit feu, éloignés du centre-ville.

 

 

Les parfums des cafés turcs servis avec un loukoum à la rose sur un petit plateau cuivré tranchent avec l’héritage du Sarajevo détruit et encore choqué. L’afflux de touristes et de visiteurs offre cependant un renouveau nécessaire à une ville qui souffre d’un taux de chômage élevé et d’un traumatisme qui mettra bien des générations à s’effacer.

Plantée là, au cœur des montagnes, Sarajevo résiste. Avec ses minarets, ses églises catholiques et orthodoxes et ses synagogues, elle offre la parfaite carte postale d’un endroit où tout le monde peut vivre ensemble. D’ailleurs plus qu’elle ne se visite, Sarajevo se vit.

 

Texte: Marc N.

Photos: Mélissa Pollet-Villard

1 Comment
  • POLLET VILLARD SOPHIE
    Posted at 14:28h, 03 août Répondre

    Texte imagé, magnifique et…poétique. Photos au style suranné toujours aussi prenantes

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