Les Cahiers Vagabonds | Récit: Du Frioul aux Dolomites, plongée dans les racines italiennes
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Récit: Du Frioul aux Dolomites, plongée dans les racines italiennes

Un doux parfum de Polenta flottait dans l’air frais et humide au-dessus d’une vieille maison d’Azzano Decimo, petite commune du Frioul, à quelques kilomètres de Venise. L’année 1932 était aussi triste que les précédentes, la famine menaçait les populations, la terre ne donnait plus rien de bon, à part cette semoule de maïs, plat typique du pauvre.

Tonio Bottos et sa femme Maria Silvestrini préparèrent leurs bagages ainsi que leurs trois enfants. Ils avaient pris la décision de traverser les Alpes pour trouver du travail et donc de quoi manger en France. En compagnie de frères, de sœurs, de neveux, de nièces, de cousins et de cousines, ils tournèrent définitivement le dos à leur patrie qui ne les nourrissait plus assez.

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Ils ne reviendraient jamais vivre en Italie et s’installaient dans le sud-ouest de la France, entre les départements du Gers et du Tarn-et-Garonne. Ces zones rurales étaient désertées, vidées par la Grande Guerre de 1914-1918 qui avait ôté de nombreuses vies (Le Tarn-et-Garonne avait ainsi perdu 11% de sa population active).

Les rentiers, les propriétaires terriens et les gros paysans cherchaient une main d’œuvre compétente et travailleuse. Les Italiens incarnaient ces valeurs et furent les bienvenus lorsqu’ils débarquèrent les uns après les autres.

Fils de Tonio et de Maria, Angelo, mon grand-père maternel, embrassait le sol français à l’âge de quatre ans avec sa grande sœur, sa jumelle et quelques souvenirs d’Italie qu’il garderait dans un coin de sa tête et de son cœur jusqu’à sa mort à l’âge de quatre-vingt-cinq ans dans son lit de Solomiac, un petit village du Gers.

Lorsqu’il eut vingt-trois ans, mon grand-père se maria avec Cesara Cossalter, née en France mais issue, elle aussi, d’une famille italienne. Ses parents, Chiara Dalla Rossa et Carlo Cossalter quittaient l’Italie au tournant des années 1930. Mon arrière-grand-père et deux de ses frères avaient empoigné leurs valises et traversé la France pour trouver du travail. Plus tard, ils revinrent chercher femmes et enfants pour une installation définitive dans le Tarn-et-Garonne.

Les Cossalter et les Dalla Rossa étaient originaires de Feltre, un petit village médiéval à l’entrée du massif des Dolomites. La région était magnifique mais sa terre n’était malheureusement pas assez nourricière et, comme les Bottos et les Silvestrini, ils avaient opté pour une immigration afin d’améliorer leurs conditions de vie.

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Le hasard de la route et l’envie de me replonger dans mes racines italienne nous conduisirent jusqu’aux alentours d’Azzano Decimo en ce dernier dimanche de juillet 2018. Il faisait une chaleur à crever, plus de quarante degrés et pas d’air, même le soir lorsque l’on descendait une bouteille de pinard vénitien qui avait fière allure.

L’hôtel que nous trouvions était dans un coin assez perdu mais son restaurant devait attirer toute une colonie de touristes des environs et quelques rupins des patelins alentours. Nous dînions tout en préparant les plans pour le lendemain lorsque nous visiterions Azzano Decimo, quelques dix-mille habitants.

 

 

C’était un lundi et les habitants se précipitaient au marché. On pouvait trouver davantage de fringues et de bazar en tout genre directement venus d’Asie que de bons produits du terroir puisque seuls trois étals proposaient de la charcuterie et du fromage et on ne voyait pas plus de vendeurs de légumes.

Il fallait entrer dans une petite ruelle pour renifler enfin un soupçon d’Italie en regardant les locaux attablés dans des cafés, lisant les journaux et commentant les allers et venues des uns et des autres sous l’air frais des ventilateurs.

Trouver un cousin dans cette ville était mission impossible sans un minimum d’information et nous tentions le tout pour le tout en tapant le nom de « Bottos » sur internet. Des centaines de références s’offraient alors à nous et nous décidions d’aller visiter une des adresses proposées, une boutique d’électroménager à quelques kilomètres du centre-ville.

 

 

Surpris par cette recherche, les propriétaires étaient formels : ils n’étaient pas de la même branche et nous souhaitaient bien du courage car des Bottos, il y en avait plusieurs centaines dans les alentours d’Azzano. Assez vite résignés par la complexité de l’entreprise et accablés par la chaleur croissante au pic du jour, nous quittions finalement la région pour avancer de deux heures et nous diriger vers Feltre, porte d’entrée des mythiques Dolomites et bastion de la famille de ma grand-mère maternelle.

Il devait être autour de 14 heures lorsque nous approchions du domicile d’Elio Bonan, « un cousin du côté de Pepe Cossalter », d’après de vagues informations données par ma mère. Le lieu, nommé Vellai, était un petit hameau de plusieurs maisons et l’un des voisins, affairé à tailler ses haies, nous indiqua l’adresse cherchée. A l’heure de la sieste, nous osions tout de même taper au carreau d’une grande maison dont nous faisions plusieurs fois le tour avant de trouver une porte accessible.

Une grand-mère devant peser au moins quatre-vingt-ans et moins de cinquante kilos vint nous ouvrir, le dos courbé et le regard peu rassuré. Alignant quelques mots d’italien appris à la hâte, j’expliquais être un membre de la famille venu de France. La petite dame me fit signe d’attendre et revint avec son mari, le fameux Elio Bonan.

 

 

Le regard du vieil homme s’illumina aussitôt lorsque je lui mentionnai mes origines. Je dégainai un arbre généalogique gribouillé à la hâte pour lui faire comprendre qui j’étais. Après quelques échanges, je compris que ma grand-mère était sa cousine germaine : sa mère était la sœur de mon arrière-grand-père.

Très dynamique malgré son âge avancé et une chaleur étouffante, l’octogénaire descendit quatre à quatre les escaliers pour me mener jusqu’à son bureau afin d’allumer son ordinateur et d’y passer un appel via Skype. Une cousine de France que je ne connaissais pas répondit et effectua les traductions afin de bien planter le décor.

Elio et Carla, son épouse, nous servirent ensuite des cafés très serrés et nous invitèrent à rester dormir à la maison. Nous devions refuser poliment car nous avions déjà des engagements pour la soirée et ce fut une déception pour Elio qui insista tout de même pour nous mener à travers les Dolomites pour une balade durant l’après-midi.

 

 

Laissant Carla au jardinage, Elio enfilait ses chaussures avec entrain et dégageait la Fiat Punto bleue ancienne génération de devant le garage. Il reculait avec aisance puis empruntait la route qui menait à Feltre. C’était avec une rapidité incontestable qu’il s’engageait sur le premier rond-point et je crois qu’il ne baissa jamais son rythme pendant toute la balade : de ma vie entière, je n’avais jamais vu un octogénaire conduire aussi vite.

Les cheveux fournis et blancs, le regard doux et des yeux bleus, une carrure bien charpentée, Elio présentait le physique d’un papi en grande forme et sa conduite devait en être la parfaite illustration. Nous nous enfoncions avec rapidité dans les virages de plus en plus serrés des petites routes montagneuses menant vers les Dolomites.

 

 

Les impressionnants sommets se rapprochaient de notre vue autant que les parois rocheuses des ailes de la Fiat Punto. J’éprouvais de sincères regrets au sujet du café serré ingurgité quelques minutes plus tôt l’estomac presque vide. Brinqueballé à l’arrière de la macchina, je m’en voulais aussi de ne pas avoir proposé de prendre mon propre véhicule.

Nous parvenions finalement jusqu’à un petit chemin escarpé à flanc de montagne, où se dressait le fier chalet de famille acquis par Elio il y a plus de quarante ans. Il nous fit la visite tout en nous recommandant de revenir plus tard pour y passer une nuit car cela serait génial de s’y retrouver en famille. Le chalet en bois abritait une petite cuisine en coin et un salon spacieux à l’intérieur duquel siégeait une cheminée merveilleuse autour de laquelle il doit faire bon s’y réunir pendant l’hiver.

 

 

Elio en profitait pour me raconter, les yeux brillants, comment mon arrière-grand-père et deux de ses frères quittèrent un jour l’Italie, les valises en main, laissant femmes et enfants pour tenter de trouver fortune en France et quitter la misère. Le régime fasciste de Mussolini offrait des primes aux femmes accouchant de garçons et, lorsque mon arrière-grand-mère s’installa en France, elle effectua un aller-retour vers l’Italie enceinte de plus de huit mois pour y accoucher d’un garçon et obtenir ce fameux bonus financier.

Elio me regardait avec ses yeux joueurs et aimait me cogner derrière l’épaule, comme le font les affectueux maladroits. Je suivais avec passion ce cousin italien que je ne connaissais pas à travers ces montagnes plantées au cœur de mes origines. La balade me renvoyait quatre-vingt-dix ans en arrière, lorsque l’Italie souffrait et lorsque mes ancêtres prirent la responsabilité de fuir pour chercher un avenir meilleur en France.

Je regardais défiler le labeur de mes arrières puis de mes grands-parents à travers un vingtième siècle qui n’aura pas été tendre avec eux. Ils avaient trouvé du travail en France mais il n’était pas différent de celui qu’ils auraient pu exercer en Italie, c’est-à-dire les mains dans les entrailles de la terre à supporter la poussière, l’exigence de la culture du sol et de l’élevage.

Elio poursuivait son travail de guide en nous menant au travers de petits chemin au ras des fermes, des moutons et des promeneurs. Nous sortions des forêts de conifères pour se jeter au pied du grand massif des Dolomites, majestueux devant ce ciel bleu et limpide et dont la beauté donnait le change avec l’émotion de cette rencontre familiale.

Le retour se voulait plus calme que l’aller, nos cœurs s’étaient peut-être déjà habitués au style de conduite du cousin Elio qui nous saluait ensuite au pied de notre voiture en compagnie de Carla. L’émotion était palpable et les promesses de nous revoir mériteraient d’être tenues le plus rapidement possible, les octogénaires n’étant pas plus éternels que nous.

Après un coup de klaxon, un regard dans le rétroviseur et un doigt pour sécher les larmes, j’envoyais notre voiture en direction de Vérone avec la certitude que ce n’était pas la seule fois où je viendrais à Feltre.

 

Texte: Marc

Photos: Mélissa Pollet-Villard

1 Comment
  • Sophie POLLET VILLARD
    Posted at 14:49h, 13 septembre Répondre

    Histoire de vie similaire à celle de ma famille. Jolie rencontre et retour sur le passé émouvant.

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