Les Cahiers Vagabonds | Récit: Au cœur d’Istanbul, voyage à la croisée des Mondes
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Récit: Au cœur d’Istanbul, voyage à la croisée des Mondes

Pour  le premier récit de 2019, les Cahiers Vagabonds t’emmènent faire un tour des différents quartiers d’Istanbul… Et comme d’habitude, nous nous sommes attardés sur quelques détails de la vie quotidienne des Stambouliotes!

La douce vie de quartier de Balat

 

Istanbul a déjà basculé après minuit mais l’aéroport Ataturk ne désemplit pas car la plaque tournante du trafic aérien de Turkish Airlines draine des millions de passagers par an. Le chauffeur de taxi nous souhaite la bienvenue avant de nous poser des questions sur Emmanuel Macron et les gilets jaunes. Comme tous les étrangers rencontrés depuis un mois, il s’inquiète de la situation en France après avoir vu les images de chaos relayées par les télévisions et les réseaux sociaux.

La conversation avec notre chauffeur est finalement rompue par l’étroitesse des rues menant à notre adresse dans le quartier de Balat. Les minuscules ruelles pavées aux allures de montagnes russes et les nombreuses voitures stationnées constituent de sérieux obstacles. Après cinq bonnes minutes d’ascension à serrer les fesses et les rétroviseurs, nous sommes garés devant le numéro 12 de la rue Nakkas Haydar.

Le premier étage de la maison est illuminé mais personne n’en sort. Alerté par le bruit, un voisin nous aborde en italien. Mustafa est italo-turc, il a l’œil vif et malicieux, la quarantaine, un crâne dégarni et un gros ventre. Il téléphone à Ugur, notre hôte qui s’était endormi, usé par le retard de notre avion. Lorsque la porte s’ouvre, deux ou trois chats sortis de sous les voitures s’approchent avec curiosité et habitude.

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Il pleut en ce samedi matin et l’ancien quartier juif est d’humeur triste et grise, le silence seulement brisé par les ricanements stridents des mouettes rieuses puis par les cris des deux marchands ambulants qui vendent pommes de terre et oignons. Ils sont bientôt imités par un chiffonnier qui crie à tue-tête, précédé par sa carriole qu’il porte à bouts de bras malgré des dénivelés qui feraient tourner la tête à un chamois. Les ruelles sont plutôt désertées par les habitants même si l’on croise quelques hommes enturbannés qui errent la tête basse et l’œil morne.

On s’approche de la grande église orthodoxe qui surplombe la colline et impose son charisme avec sa couleur rouge bordeaux. On ne voit qu’elle dans ce Balat aérien et populaire. Sur le parking, les croque-morts s’apprêtent à extraire un cercueil de leur break, sous les yeux humides d’une petite assemblée de six personnes, toutes vêtues de noir. Nous nous engouffrons dans la descente à pic qui gagne les rives de la Corne d’Or. La route est abrupte, pavée, étroite et vertigineuse. Nous nous lançons avec un optimisme de circonstance, inquiets de cette pente qui prend des allures de patinoire.

 

 

 

Au bas de la pente, un seau rouge fait des va et vient au bout d’une corde tirée à coups de biceps par une vieille femme penchée à sa fenêtre du quatrième étage. Quelqu’un approvisionne le récipient de légumes, farine et autres aliments servant sans aucun doute à ravitailler l’ancienne qui ne ménage pas ses efforts au sommet de l’immeuble.

Tout près de cette scène, des parapluies rouges décoratifs accrochés par des fils traversant la rue offrent une barrière peu efficace contre le ciel menaçant. Ils ont au moins le mérite d’indiquer la présence d’un petit café qui attire notre attention pour prendre un petit-déjeuner. C’est une ancienne maison traditionnelle, basse de plafond, reconvertie en petit restaurant avec quatre tables intérieures et une petite terrasse abandonnée par l’hiver. Une chatte noire avec de grands yeux jaunes trône sur le radiateur et les deux maîtresses de maison servent avec le sourire.

Le félin met des coups de griffe, joue, dort, miaule et ronronne à sa guise… On comprend alors vite pourquoi l’établissement porte son nom : il mène à la baguette les patronnes comme les clients. A la fin de la semaine, comme nous avions pris nos habitudes dans le café, les deux femmes nous saluent chaleureusement, les gestes s’exprimant mieux que les mots que l’on ne partageait pas. Pour le coup de griffe reçu sur la paupière et le nez, je ne tiens pas rigueur à la petite Bitter qui nous observe partir avec désinvolture et nonchalance, contrastant avec la douceur réconfortante de ses patronnes.

 

 

Les ruelles du bas du quartier de Balat sont remplies de cafés et de petites boutiques où les habitués aiment se retrouver. Je me rends chez le coiffeur où les clients commentent les buts diffusés à la télévision de Galatasaray, Fenerbahce et Besiktas, les trois grands clubs de football stambouliotes pour lesquels les passions se déchaînent.

Un gars du café d’en face et qui parle anglais s’occupe de la traduction puis un autre maîtrisant le français vient compléter nos échanges afin que je ne reparte pas avec le crâne rasé ou une coupe au bol. Lorsque je sors du salon, le « traducteur », qui a passé plusieurs années dans un lycée français d’Istanbul, me demande si je suis satisfait du travail du coiffeur.

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Les Turcs sont bienveillants et ce trait de caractère se mesure à leur façon d’accueillir les gens comme les chats qui trônent sur les tables des cafés. Partout dans la ville, ils ont des distributeurs à croquettes dans la rue ou encore des petites niches superposées en bois ou en carton fabriquées exprès pour eux et dans lesquelles ils s’abritent par mauvais temps.

Le café du gars qui parle français est une ode aux chats qui sont représentés dans tous les recoins de la salle, photographiés, peints, dessinés, sculptés ou même en chair et en os, allongés sur une table ou bien un fauteuil. Le café turc est servi avec le sourire et se déguste accompagné de pâtisseries maisons. Deux jeunes filles se sont installées autour d’un chat et profitent de sa sieste pour se prendre en photo avec lui mais veillent bien à ce que les boissons et pâtisseries servies ne gênent pas l’animal qui règne en maître sur la table qui lui sert de trône.

Les beautés de Sultanhamet submergées

 

Il est temps de quitter la douceur de Balat et de ses habitants et commerçants boudés par le tourisme de masse même si l’on croise quelques curieux attirés par l’église orthodoxe. Nous longeons des quais bruyants et saturés par le trafic. Des centaines de mètres de barrières sont posées le long de la route en raison de l’aménagement de nouvelles voies pour le métro.

Nous parvenons péniblement sur les rives de la Corne d’or, où la promenade est loin d’être agréable car le froid colle au nez et la boue aux chaussures. Nous retraversons au bout d’un quart d’heure la route au niveau d’un échangeur et c’est une surprise de voir des oies déambuler entre deux voitures stationnées, cherchant à béqueter des restes éparpillés sur le trottoir.

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Après s’être engouffrés sous un pont, nous prenons à droite une ruelle qui semble s’animer au loin. Les maisons sont pour la majorité en très piteux état et on se dit qu’une simple petite brise suffirait à faire descendre le troisième étage jusqu’au rez-de-chaussée. Des hôtels aux enseignes et aux portes miteuses longent la route qui mène jusqu’à une allée perpendiculaire qui sent les épices, la viande grillée et la rouille. Ici, on trouve tout ce que l’on veut mais aussi ce dont on n’a pas besoin. Ferrailleurs, articles de plomberies, linge de maison, bibelots, tapis, matériel électronique, céréales, épices, kébabs… Les commerces se succèdent sans logique ni ordre et les clients se bousculent dans cette rue animée où les rares scooters aventureux klaxonnent avec véhémence pour se frayer un chemin sans se soucier d’égratigner les dorsaux avec un bout de guidon.

 

 

L’ambiance qui règne dans cette zone populaire tranche avec celle du quartier qui suit. Trottoirs dégagés, bijouteries, kébabs aux panneaux lumineux aussi tape-à-l’œil que démodés… On sent que l’on se rapproche d’une aire touristique et effectivement, l’entrée du bazar égyptien se dresse un peu plus loin. Il se dit que les Stambouliotes viennent toujours dans ce grand bâtiment richement décoré pour y acheter leurs épices. J’en suis moins convaincu lorsque j’observe la population présente, très pressée de prendre des photos et de se promener le nez en l’air afin d’observer les magnifiques voutes et fresques dessinées sur les plafonds.

Agencé tout en long, bordé par des boutiques vendant produits manufacturés, bijoux mais surtout épices, parfums ou huiles diverses, le bazar égyptien est bien organisé. Les sens sont flattés par tant de couleurs, de saveurs et d’odeurs. Le paprika et le curcuma sont les vedettes de cette foire aux papilles et l’on s’imagine bien face à un wok dans lequel on plongerait des pincées de chaque saveur afin de préparer un bon repas.

 

 

La pluie sévit toujours lorsque l’on s’extraie du deuxième plus grand marché couvert d’Istanbul après le Grand Bazar. Je négocie avec Mélissa le report de la visite de ce dernier à un autre jour afin de ne pas être trop submergé dans la même journée par autant de marchandises et de vendeurs.

Nous nous dirigeons vers la gare de Marmaray, célèbre pour avoir accueilli de 1883 à 2009 le fameux Orient Express reliant Paris à Istanbul. La partie moderne s’est simplement juxtaposée à la vieille et encore magnifique gare d’époque. Une pièce servant de musée conserve toutes les reliques datant de l’époque dorée de ce train prestigieux dont l’ambiance faisait fantasmer les contemporains du début du XXe siècle. On retrouve dans cette petite galerie téléphones, montres à gousset, registres, ustensiles de vaisselle… La collection de ce petit musée est surveillée par deux chats obèses qui doivent peser plus que leur maîtresse, une quinquagénaire chétive que l’on n’aurait pas envie de déranger à son poste de réception.

 

 

De la gare, il ne faut qu’une dizaine de minutes à pied pour regagner l’aire la plus touristique d’Istanbul : le quartier de Sultanhamet, où sont érigées la fameuse Mosquée Bleue et l’église Sainte-Sophie. Pierre Loti, l’écrivain qui décrit sans doute le mieux l’Istanbul à la croisée des XIXe et XXe siècles, se plaignait il y a plus de cent ans de l’émergence du tourisme de masse dans cette ville qu’il chérissait et embellissait avec sa plume. On l’imaginerait aujourd’hui bien hargneux, dépité mais surtout lassé s’il devait traverser la cour du palais de Topkapi, zigzaguant à travers des touristes russes, français, maghrébins, arabes, turcs, chinois… La population en visite ici est un véritable témoignage de la mixité culturelle qu’offre cette cité postée au carrefour de plusieurs civilisations. Il n’existe aucune autre ville au monde à être située, comme Istanbul, à cheval sur deux continents.

 

 

Cette position privilégiée lui confère une diversité incroyable et on ne saurait dire si Istanbul est européenne, musulmane, byzantine ou méditerranéenne. Les influences se sont succédées au cours des trois derniers millénaires et se sont finalement mélangées, aboutissant à un savoir-vivre ensemble loin d’être parfait mais encourageant. La civilisation byzantine est la seule au monde avec la Chine à avoir existé depuis l’antiquité jusqu’au monde contemporain, en traversant le Moyen-âge et ce, malgré la christianisation ou l’islamisation. Les Romains, les Grecs, les Bulgares, les Juifs ou encore les Ottomans sont venus pour conquérir, coloniser ou se réfugier un jour à Byzance, Constantinople ou Istanbul puisque si son nom a changé, la ville est toujours restée fidèle à sa réputation de première ville mondialisée de l’histoire.

Le touriste pressé vient admirer les vestiges de cette succession d’influences en se délectant des beautés de Sainte-Sophie, cathédrale bâtie au VIe siècle puis transformée en mosquée par les Ottomans au XVe siècle et enfin devenue un musée. On fait la queue pour visiter le palais Topkapi, déambuler dans les souterrains des citernes Basilique ou admirer les faïences de la Mosquée Bleue voulue par le Sultan Ahmet qui a donné son nom au quartier. On regarde du coin de l’œil la Sublime Porte désormais transformée en bâtiment d’administration pour la préfecture après avoir servi de surnom pour la ville pendant des siècles.

 

 

Le touriste moins pressé aime se promener entre les files d’attentes, observer avec méfiance ce tank entouré de militaires qui refroidit le dos et s’engouffrer dans une ruelle, là où le calme remplace le tumulte. Au détour d’un trottoir, on peut changer d’ambiance et humer le parfum d’un loukoum à la rose puis celui de la viande de mouton grillée dans un kébab. Istanbul échappe à la logique autant qu’elle est insaisissable et nous partons à la découverte de quartiers où la vie est moins dictée par le manège des touristes que par les habitudes des riverains.

 

Un 1er janvier à flotter dans Cukur Cuma

 

Un 1er janvier avec une gueule de bois monstrueuse, où le froid me donne une sensation de flottement dans un Istanbul animé mais relativement calme. Les locaux profitent du jour de repos pour sortir en famille ou faire des courses tandis que les touristes traînent leurs effluves d’alcool à travers les cafés et les hammams.

La journée est déjà bien entamée lorsque nous traversons le quartier de Balat et nous descendons la colline par l’autre côté cette fois-ci, tournant le dos à la Corne d’Or. Les maisons font grises mines et collent parfaitement à la météo maussade de la nouvelle année. Même les chats traînent la patte pour mendier quelques croquettes et les trois gosses qui jouent dans la rue rentrent vite s’abriter de l’humidité dans les jupes de leur mère. On croise plusieurs hommes coiffés de leur turban, bleu ciel, blanc ou noir… Comme toujours dans ce quartier, ils avancent tête baissée, démarche mécanique, mollets contractés pour s’accrocher à la rude pente.

Il nous faut à peine marcher cent mètres supplémentaires et les turbans se transforment en voiles au moment d’emprunter les allées des jardins de la mosquée Fatih Camii. A l’image de toutes les mosquées d’Istanbul, elle rayonne par sa grandeur et ses toits en voûte dans le plus pur style ottoman. Les pigeons s’envolent, poursuivis par des gamins amusés mais terrorisants pour les volatiles qui tapissent le ciel.

Nous quittons finalement ce quartier pour rejoindre l’autre rive de la Corne d’or et entrer dans Galata. Le taxi nous dépose proche d’un des nombreux grands hôtels présents dans cette zone qui respire le luxe. On y trouve notamment l’hôtel Pera qui offre aux promeneurs l’occasion de traverser quelques-uns de ses prestigieux salons dans lesquels Agatha Christie a rédigé les Crimes de l’Orient Express. Le touriste de passage qui pousse la porte avec curiosité est reçu de la même manière que les clients de l’hôtel par un personnel impeccable qui s’inscrit dans la pure tradition byzantine d’esthétisme et de classe.

 

 

Nous marchons quelques mètres jusqu’à la grande artère commerçante d’Istiklal, où sont installées toutes les marques occidentales de prêt à porter ou de restauration rapide. La veille, pour le 31 décembre, cette grande rue piétonne était noire de monde et infestée de militaires qui contrôlaient les sacs, mitraillettes en main, pour prévenir de toute attaque terroriste (39 morts avaient péri dans une boîte de nuit d’Istanbul lors du réveillon 2016-2017). Les armes donnaient à la rue une atmosphère pesante, loin de toute idée de fête mais en ce lendemain, tout est redevenu calme, y compris le pas des gens, sans doute un peu empruntés par une nuit de célébration.

Au détour d’un petit passage, nous parvenons le long de la grande muraille érigée pour isoler la cour du grand lycée de Galatasaray. Sur la gauche, une galerie vieillotte attire l’attention de Mélissa qui se balade dans une friperie située à l’entrée. Je profite de la présence d’un petit siège pour patienter, le dos coincé contre un mur et les jambes réchauffées par un chat tigré qui y a élu domicile pour une partie de câlins.

 

 

Alors que je caresse mécaniquement le félin, un commerçant déboule dans la galerie et tient à récupérer son animal avec le sourire. La cinquantaine, les cheveux bouclés et une belle moustache brune fournie, il semble aimer taquiner le chat qui ne veut pas bouger de mes jambes et répond par des miaulements de protestation aux tentatives du propriétaire de le prendre dans ses bras.

On se sourit mutuellement et l’homme m’invite à boire un thé dans sa boutique située en face où il vend du tabac en vrac et peint des tableaux. Il y a là quatre personnes qui me saluent avec le sourire. Je m’installe sur un siège au fond de la pièce, près d’une petite table basse autour de laquelle sont déjà assis un homme et une jeune femme qui paraît être sa fille. Je pose mes doigts autour de la tasse pour me réchauffer tandis que mes voisins de table échangent en turc, me jetant, de temps à autre, un petit regard complice et approbateur.

Le commerçant, calé debout derrière son comptoir, sort une flûte et entame un air qui donne envie à un autre gars de pousser la chansonnette. Le souffle un peu court, sans doute lié à l’épaisse fumée qui stagne dans la pièce, le musicien peine à jouer un morceau long. Il parvient finalement à enchaîner les notes pendant plus de trois minutes, laissant le son se mélanger à cette fumée de tabac qui prend les poumons et le cœur. Mon esprit flotte dans mon corps meurtri par les excès qui lui-même flotte dans cette pièce où dansent ensemble les sonorités musicales et la chaleur humaine.

Mélissa pousse alors la porte, les yeux ébahis de me trouver là, avachi dans un fauteuil au cœur de cette assemblée pour le moins surprenante. Je salue mon hôte et le remercie de m’avoir offert ce moment réconfortant et chaleureux, qui illustre à la perfection la douceur des Stambouliotes.

A quelques 500 mètres, nous poussons la porte d’un vieux hammam datant de 1453, où les touristes ont leurs habitudes. Des shooters de liqueur turque sont offerts pour célébrer le nouvel an mais nous les déclinons poliment au regard de nos états de forme respectifs. Le séjour dans le sauna m’ouvre les pores et j’ai l’impression que les quatre Allemands qui me font face suent autant d’alcool que j’en ai à revendre.

Le gommage effectué par un masseur turc de cinquante ans est salvateur pour ma peau. L’homme me secoue dans tous les sens, me fait craquer les épaules et précipite mon retour à la vie normale : je décuve à une très grande vitesse. Au sortir du second passage dans le sauna, je m’affale sur les canapés avec un thé noir à la pomme très sucré qui m’offre un nouveau moment de flottement.

 

 

J’ambitionne de lire mon magazine L’Histoire sur Byzance et n’arrive pas à enchaîner deux lignes en me concentrant, touché par un trop-plein de fatigue. La perspective de voir le 1er janvier s’achever dans le lit prend enfin la forme d’un rêve réalisable et nous évitons même le dîner pour aller plus rapidement se coucher. Tout au long de cette journée, je regardais les musulmans avec envie : Ceux qui pratiquent la religion rigoureusement, au moins, n’avaient pas la gueule de bois.

 

Une pause à Ortaköy à l’heure du Kumpir plutôt qu’à celle de l’électro

 

L’arrêt de Kabatas marque la fin de la ligne de tramway qui longe le Bosphore après avoir traversé la Corne d’or en arrivant de Sultanhamet. En avançant encore, on retrouve sur la droite la mosquée puis la résidence impériale de Dolmabahce et sur la gauche, le stade Vodafone Park, celui du Besiktas, qui, perché sur sa colline, offre un beau point de vue sur le Bosphore. La circulation est dense, les transports en commun peu fiables. Les chauffeurs de taxi râlent d’être coincés dans les bouchons du bout de la route qui mène à Ortaköy, autrefois village de pêcheurs, aujourd’hui repère nocturne de la jeunesse branchée.

Il est midi quand nous décidons de nous y rendre, en dehors des heures d’ouverture des discothèques remplies de starlettes nationales, footballeurs ou jeunes avides de musique électro, de paillettes et d’ambiance « bling-bling ». C’est surtout l’été que vit Ortaköy, posté en dessous du grand pont suspendu qui relie les deux continents.

Les petites ruelles du quartier baignant sur la rive du Bosphore sont colorées et remplies de bars et de restaurants qui sont plutôt abandonnés en plein hiver. Les lampes chauffantes des terrasses désertées par les clients profitent aux chiens de rue, en pleine sieste diurne après avoir vainement cherché un endroit où ne pas avoir froid pendant la nuit. Ils sont identifiables par la puce qu’ils portent à l’oreille et qui indique qu’ils ont bien été vaccinés contre la rage et stérilisés. Le morceau de sieste qu’ils s’accordent sur les banquettes n’est en rien troublé par les restaurateurs stambouliotes qui savent respecter les animaux au quotidien.

La journée n’est toutefois pas si calme car Ortaköy est un passage obligé dans les guides de visite d’Istanbul et l’on déambule en famille à la recherche d’un bon endroit pour manger le fameux kumpir, cette pomme de terre fourrée à ce que l’on veut (fromage, saucisse, cornichon, champignon, jambon, choux…). Les rabatteurs des restos osent des « welcome to paradise », en indiquant la porte-fenêtre délabrée de leur établissement et les petites cabanes proposant le fameux kumpir sont toutes collées les unes aux autres, comme pour mieux se réchauffer. On mange sur le pouce, la mayonnaise pouvant dégouliner sur les gants de laine qui offrent un rempart précieux contre le froid humide des bords du Bosphore.

 

 

Retour dans le méandre des ruelles, où se situe un antiquaire qui abrite des trésors de cartes géographiques du XIXe siècle et des passeports turcs avec des laisser-passer pour Paris datant des années 1920. On trouve de nombreux vieux documents rédigés en français au milieu des piles de cartes et d’objets posés ça-et-là sur les présentoirs, bac ou étagères. La francophonie a longtemps été forte à Istanbul (il en reste encore sept lycées dont l’enseignement s’effectue en langue française) et il n’est pas rare de croiser des gens, le plus souvent âgés, qui conversent dans un français parfait.

La courte halte à Ortaköy s’achève avec un petit coup d’œil en direction de ce pont suspendu qui assure la jonction entre les deux rives. Il est désormais temps de traverser le Bosphore.

 

La rive orientale, d’Üsküdar à Kuzguncuk

 

Le gros bateau de transport de passagers n’est même pas rempli au quart. Un serveur propose un thé réconfortant pour se réchauffer pendant les quinze minutes de traversée. Le capitaine, moustache grise impeccable, front ridé, charismatique et élégant, prend la pose lorsque Mélissa agite son appareil. Le quinquagénaire n’est pas peu fier de faire l’objet d’un portrait dont la réalisation rompt pour quelques instants la monotonie d’une traversée routinière et lassante. Tout Bosphore qu’il est, le détroit offre toujours les mêmes paysages aux habitués blasés tandis qu’il émerveille les visiteurs de passage, bien que la météo hivernale ne rende pas vraiment hommage aux collines stambouliotes.

 

 

Les rives orientales cessent d’être floues lorsque l’on pose le pied à terre, non loin de la mosquée Semsi Pasa, la plus petite d’Istanbul. Nous entamons une promenade au bord des quais, où les hommes agitent les cannes à pêche, parfois accompagnés de leurs enfants mais le plus souvent par des chats dont ce rouquin bedonnant qui vient se frotter en ronronnant contre les glaciaires des pêcheurs. Les hameçons des gars doivent se faufiler au cœur des hordes de petites méduses qui stagnent le long des quais, immobiles et paraissant plus glaçantes que la température de l’eau.

 

 

Nous commandons un café sur une petite terrasse où braillent les pêcheurs. Les tenanciers et les habitués sont sympathiques bien qu’à l’allure bourrue et ils sourient lorsque les regards se croisent. La rudesse de l’endroit se matérialise par l’état des toilettes turques dont la puanteur du trou laisse craindre une noyade en eaux troubles. Comme d’habitude à Istanbul, le café possède son chat. Celui-ci est baptisé « Turuncu » (Orange) pour sa couleur, et vient prendre ses quartiers sur mes genoux sous le regard tendre et bienveillant du serveur qui apprécie les contacts entre le félin et ses clients.

Nous arpentons ensuite une rue qui grimpe vers l’intérieur d’Üsküdar et alors que nous nous attendions à sillonner des dédales de ruelles nous errons au cœur de quartiers aussi récents que sans intérêt. Nous marchons pendant une bonne demi-heure dans cet Istanbul oriental surprenant, résidentiel et moderne. Enfin, nous parvenons aux alentours du grand cimetière de Karaca Ahmet Mezarligi puis de la Mosquée Sakirin, la seule construite par une architecte femme dans tout le monde musulman. Achevée en 2009, elle détonne par rapport aux styles des mosquées ottomanes que l’on retrouve partout dans la ville. Contemporaine et raffinée, sa façade est en verre et en métal et les intérieurs sont très lumineux.

 

 

Nous hélons un chauffeur de taxi afin qu’il nous conduise à quelques kilomètres dans le quartier de Kuzguncuk. Pour y parvenir, il appuie sur le champignon et quitte la route principale pour se perdre dans des petites rues qui coupent les barres d’immeubles en deux. Les obstacles sont nombreux et ce raccourci donne une véritable nausée, surtout que le vieux chauffeur râle tout ce qu’il peut à mesure qu’il entreprend ses manœuvres suicidaires.

Lorsqu’il nous dépose au sommet de la rue Icadiye, nous sommes au cœur de Kuzguncuk, quartier un peu éloigné qui fait face à Ortaköy de l’autre côté du Bosphore. L’ambiance y est très occidentalisée, hipsterisée, et l’on sent l’ancienne présence britannique à travers l’architecture de ces maisons dont certaines sont en bois, peintes en rouge, rose, orange ou jaune. La rue principale est pavée, entourée de petits cafés, restaurants et boutiques. Ce quartier représente à lui seul la mixité d’Istanbul puisqu’on y retrouve mosquée, église orthodoxe et synagogue dans une ambiance paisible où chacun mène la vie qu’il doit mener. Il se dit même que le poste de police y a été déplacé, faute de criminalité…

 

 

Une matinée au Grand Bazar

 

Il existe une douzaine de portes pour accéder à l’intérieur du Grand bazar, le plus grand marché couvert d’Orient. Chacune est équipée d’un portique pour détecter les produits et objets dangereux et on ne lésine pas sur les contrôles en Turquie. Une fois que l’on a montré patte blanche, on peut se perdre dans ce labyrinthe de boutiques, cafés et kébabs.

C’est une profusion de 5.000 commerces qui donnent le tournis. Pâtisseries, bijoux, bibelots, articles de literie, vêtements de fausse marque, tapis, vaisselle ou épices sont étalés dans ces grandes allées colorées où les plafonds sont soutenus par d’épaisses colonnes pesant plusieurs siècles. La peinture bleue et rouge s’estompe au fil des ans sur cette colonne juchée devant le café où j’écris ces lignes.

J’observe le défilé des nationalités qui s’installent pour une boisson chaude sur la table d’à côté. Une famille de Britanniques, un couple de Turcs, un couple d’Italiens, un groupe d’Espagnols… Un homme d’une cinquantaine d’années s’assoit, commande deux cafés et dégaine son téléphone pour se plonger dans le fil d’actualité de son Facebook pendant que sa femme scrute le vide, avec des yeux qui observent moins qu’ils ne s’interrogent. Elle semble habitée par le stress du quotidien au cours de ce moment pesant qui flotte dans l’éternité de ce café. L’homme finit sa tasse, range son téléphone et lève la main pour demander l’addition. En attendant la facture, il redresse ses yeux et regarde dans la direction opposée de sa femme. Il paie puis le couple s’en va, chacun semblant avoir son esprit si loin de ce Grand Bazar.

A l’image de ce couple, mes autres voisins de table peinent à se parler, à communiquer, donnant la désagréable impression de subir cet instant du café, censé être celui du partage. Je me demande alors si tous ces gens sont réellement heureux ou bien s’ils voyagent uniquement pour combler un vide qui peine à s’estomper lorsqu’ils se retrouvent. Le serveur, un jeune blond platine qui détonne, brise ma réflexion en m’offrant une baklava. Il effectue le tour de toutes les tables et en distribue à tout le monde, interrompant le silence de chaque groupe et introduisant une petite dose de convivialité et de sourire au cœur des mornes instants de solitude partagés.

Les places touristiques incontournables d’Istanbul sont belles mais manquent cruellement de charme et de vie si l’on compare aux quartiers qui aiment se cacher de la foule.

 

Texte: Marc

Photos: Mélissa

1 Comment
  • Sophie POLLET VILLARD
    Posted at 22:13h, 19 février Répondre

    La photo de Sultanhamet est magnifique

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