Les Cahiers Vagabonds | Récit: Immersion en famille pour un Noël chaleureux à Melbourne
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Récit: Immersion en famille pour un Noël chaleureux à Melbourne

Partie I

Vin rouge, vin blanc, sac de victuailles et baluchon pour la nuit : le van est chargé, place à la route. Une petite demi-heure pour rejoindre Brunswick, au nord de Melbourne et se rapprocher des buildings du CBD qui prennent peu à peu de l’épaisseur. La densité de la circulation sur l’autoroute change le décor et remplace les animaux et les champs qui nous entourent au quotidien. L’air est chargé de douceur et accompagne délicieusement la fin d’après-midi, préambule à une soirée de fête. Dernier tournant sur la droite en direction d’Heller Street : numéro 45, la famille Walker nous accueille pour notre premier Noël australien.

Ian, Ecossais, Francesca, Italienne. Leur fille, Ilaria, Australienne, mariée à Jan, dont le papa est Polonais. L’Australie est un immense pays d’immigration, les origines de nos hôtes le rappellent. Une fête familiale comme Noël pulvérise les frontières : la bonne bouffe, le bon vin et le sens de la convivialité ne connaissent pas la barrière de la langue. Le soleil de l’hémisphère sud chauffe sans exagérer, c’est un temps idéal pour profiter de la grande table installée au fond du jardin. Tout le monde s’affaire pour les derniers préparatifs, surtout les femmes.

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Les enfants, Sofia, 5 ans, et Sebastian, 3 ans, sont empreints de l’excitation d’une veille de Noël. L’atmosphère est rafraîchissante, les enfants donnent du sens à cette fête, redonnent des couleurs aux sapins, rendent les bulles du Prosecco plus pétillantes. « Il vaut mieux un bon Prosecco qu’un mauvais Champagne », entend-on d’ailleurs. Les premières conversations, pas encore teintées d’alcool mais qui en parlent, sont lancées. Traditions culturelles, souvenirs de voyages en Europe… Ian ne feint pas sa nostalgie pour le vieux continent qu’il a quitté quarante ans plus tôt. Il aime raconter les pâtisseries et les épiceries italiennes auxquelles il rend visite une fois par an. Il s’émerveille en repensant aux boulangeries françaises, nous demande d’en parler : on jurerait qu’il ressent le goût de la baguette rien qu’en nous écoutant. Au moment d’évoquer l’Ecosse, ce n’est pas à son palais qu’il fait référence mais à son odorat : « l’odeur des roses me manque. Je n’ai jamais retrouvé ce parfum ailleurs dans le monde. »

Le jeune septuagénaire a la tête blanche, la silhouette fine et de grandes jambes, le teint hâlé, les yeux bruns nostalgiques et pleins de vie : Ian a la gueule d’un habitant de Kiltoch, ce village de pêcheur qu’Hergé a imaginé en Ecosse pour faire face à l’Ile Noire qui cause bien des tracas à Tintin. Autant qu’il raconte, Ian écoute, curieux et intéressé. Autour de la table, Jan, son gendre, nous rejoint et évoque quelques traditions polonaises enseignées par son père au sujet des fêtes de Noël. Si Cesary, son papa, est absent ce soir, Jan en a conservé une habitude : il débouche la Vodka et en sert un shot à chaque convive. Un coup de Vodka pure pour démarrer la soirée permet de délier la langue des étrangers que nous sommes : c’est un facilitateur de communication, une manière de se désinhiber et d’occulter les hésitations en langue étrangère.

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Les enfants courent autour de la table, les chiennes Billie et Lilie en font de même, elles guettent une pièce de hors d’œuvre qui pourrait échouer sur la pelouse bien verte et parfaitement tondue. Toasts de saumon sur du beurre, olives, chips… Les petites choses à grignoter ne diffèrent pas de ce que l’on a l’habitude de servir à l’apéro en France. Mélissa avait préparé quelques fricassées tunisiennes qui rencontrent un certain succès et qui nous rappellent avec douceur notre précédent Noël passé dans le désert, à dormir sous une tente berbère entre quatre dromadaires.

Petit à petit, la table s’agrandit : le voisin Danny, son épouse et leurs deux enfants de 10 et 13 ans traversent le portail qui sépare les deux propriétés avec les bras chargés de cadeaux. « Santa est en avance » chez eux, ce qui ne manque pas de réjouir les enfants et la chienne Lilie, elle aussi ayant droit à son petit présent, un os-jouet qu’elle s’approprie immédiatement. Danny, psychiatre spécialisé en criminologie, est un grand bonhomme étonnant avec de grands yeux ronds et une queue de cheval. Il déambule main dans la poche, porte une chemise hawaïenne ouverte, une grande boucle d’oreille et s’essaie au français qu’il a appris au Québec.

Une amie universitaire de Francesca et Ian, née en Inde, internationalise encore davantage l’assemblée en l’ouvrant sur un autre continent. Elle fume clope sur clope, rit de bon cœur et distribue sans excès ses avis sur la vie. Un autre couple de retraités, toujours des amis de la famille complète le tableau. Il s‘agit d’un grand bonhomme barbu à l’allure d’un pasteur allemand qui prêcherait dans le Far West accompagné d’une dame à la coupe de cheveux rigide et sans entourloupes. Les deux chantent au sein d’une chorale et sont d’ailleurs sur le point de partir faire une tournée en Allemagne et en Autriche.

Les conversations fusent autour de la table et cette joyeuse assemblée composée de beaucoup d’anciens ne parle ni de malheurs ni du temps qui court. Les hédonistes ont cette amusante particularité : à mesure qu’ils boivent et se restaurent, ils placent très souvent la gastronomie et le vin au cœur des sujets, réalimentant sans cesse les envies de manger et de s’enivrer, malgré une satiété évidente.

Le top départ est lancé pour le dîner et nous migrons à cinq mètres pour nous installer autour des deux longues tables formant un banquet. Crevettes sautées au barbecue, salade de choux, mélange de champignons et d’épinards à l’italienne préparés par Francesca : le dîner est différent de nos habitudes puisqu’il se décline sous la forme d’un buffet où chacun remplit son assiette à sa convenance. Cette formule et la douceur de la nuit d’été marquent une rupture par rapport à notre soirée traditionnelle de Noël et notre repas assis, au chaud dans une maison où la cheminée réconforte les convives. Ici, ce sont plutôt les moustiques qui s’invitent autour de la table et mon voisin aux airs de colon allemand en prend pour son grande en termes de piqûres.

A l’issue du dîner, qui est plutôt vite expédié, nous repartons pour la table carrée. Les plus jeunes sont envoyés dans leurs petits lits pour attendre patiemment Santa et les plus anciens quittent peu à peu la table pour se reposer. La nuit et l’alcool enveloppent progressivement les derniers participants et Jan est finalement appelé à la rescousse par Danny alors que minuit est déjà passé : il a besoin de bras pour édifier le panneau de basket qu’il a offert à son fils. Il est alors très singulier d’entendre, au cœur de la calme nuit de Noël d’une banlieue paisible de Melbourne, les coups du marteau qui frappe le poteau métallique qui sert de base au panier.

A quelques instants d’en terminer avec cette soirée, je suis submergé par l’émotion. Je ne suis attaché par aucune symbolique religieuse et n’approuve pas la folie mercantile qui s’empare de cette période mais il m’est difficile de ne pas ressentir de peine d’être loin des miens au moment de Noël. Le cœur est gros et les pensées traversent le monde et les fuseaux horaire, elles se mêlent aux souvenirs des grandes tablées en famille, ravivent l’odeur du fromage, la texture de la bonne baguette et le délice d’un bon Haut-Médoc. Entrer dans l’intimité d’une autre famille, même si ce n’est pas la nôtre, nous enveloppe toutefois d’une douceur réconfortante au moment d’aller se coucher. Une dernière lampée de Vodka et il est temps de s’étaler dans le lit, repus et heureux d’avoir pu sentir un peu de chaleur familiale dans le cœur à l’autre bout de la Terre. Pour le reste du corps, c’est l’alcool qui s’occupe de le réchauffer.

 

Partie II

Huit heures sonnent. Ou sept heures, peut-être. Peu importe, la gueule de bois donne l’impression de se lever à l’heure des boulangers. Ian propose le café que je partage avec Francesca, pas bavarde au réveil mais qui ne quitte jamais sa distinction d’Italienne du nord. « Je ne suis pas trop du matin », me glisse-t-elle avec un sourire malicieux sorti de son visage fin et pâle. Grande, fine et enrobée de douceur, la Nonna transmet énormément de sérénité à ceux qui l’approchent. Son calme, son sens de la mesure, sa bienveillance et sa gentillesse sont apaisants.

La fraîcheur matinale, l’odeur du café et la douceur de la Nonna sont autant d’atouts qui permettent d’évacuer avec sérénité les excès de la veille. En fixant mon café, probablement avec un air hagard, je fais le compte des verres enfilés le soir : blanc, champagne, vodka, blanc pétillant, mousseux, vodka, Prosecco, blanc, vodka, blanc… J’en oublie probablement. Tiens, aucun verre de rouge. C’est donc la première fois de ma vie que je me cuite aux vins blancs et d’ailleurs, j’ai l’impression que les bulles ne cessent pas de pétiller dans mon crâne.

Tout le monde est désormais réveillé, il est temps de se retrouver tous autour du sapin. Vêtus de pyjamas estampillés « Team Santa », Sofia et Bassie sont impatients et très excités d’ouvrir les cadeaux. La plus grande s’enthousiasme quand le petit s’arrête parfois sur des détails qui le chiffonnent. Nous sommes aussi gâtés avec des livres pour préparer notre road-trip ainsi que des appui-têtes pour les voyages.

Une fois tous les paquets cadeaux arrachés, Ian nous invite à l’extérieur pour honorer une tradition familiale : on mélange du jus d’orange au champagne et on le sert avec un morceau de Panettone, ce gâteau typique italien brioché et garni de fruits secs. Le soleil tape déjà fort et annonce une journée radieuse. Je sue déjà de grosses gouttes dont je jurerais qu’elles sentent la vodka. Jan et moi édifions la nouvelle piscine gonflable des enfants en y injectant notre air teinté d’éthanol. Le deuxième café n’est pas de trop avant de se préparer pour le déjeuner de Noël, qui aura lieu à une dizaine de minutes de la maison, chez une cousine germaine de Jan.

Partie III

Il est environ midi et demi lorsque nous arrivons dans un quartier pavillonnaire autrefois ouvrier comme en témoigne la grande usine désaffectée qui est en cours de réhabilitation. La rue est déserte et un soleil de feu s’abat sur le goudron ramolli. Arrivés devant la maison, nous nous faufilons par un petit corridor extérieur qui mène au jardin où un trampoline tout neuf probablement apporté par Santa vient d’être édifié. Une grande table tout en longueur protégée par des parasols est déjà dressée sur la terrasse. Il doit y avoir une vingtaine de convives sur lesquels le soleil cogne fort et oblige toute l’assemblée à trinquer dans le salon où sont disposés des hors d’œuvre : assortiment de fromages, toasts, saumon, charcuteries, fruits… Tout est appétissant et chacun se sert à sa guise tout en dégustant de la bière, du champagne, du vin rouge, du vin blanc ou… De la vodka, bien sûr. Je décline poliment le premier shot mais le regard inquisiteur du Polonais Cesary, le père de Jan qui est aujourd’hui présent, me pousse à changer d’avis : je bois d’un trait le petit verre et enchaîne par une grande lampée de bière pour évacuer le goût. Le soleil est étourdissant, je ne suis pas encore remis de la veille et me voici en train de recommencer à ingurgiter de l’alcool. C’est le moment idéal pour tenter de traduire en anglais « remettre le facteur sur la mobylette ». Ian tente de m’expliquer la version écossaise, je crois qu’il y a une vague histoire de chien, je n’ai pas tout compris.

Les conversations vont bon train à l’intérieur et à l’extérieur de la maison. De petits groupes se forment, certains se retrouvent, d’autres se découvrent. Professeurs, architectes, musiciens, commerçants, guides touristiques… Il y a ici de nombreux corps de métier habilités à échanger dans la bonne humeur. Habitués à l’internationalisation des réunions familiales, les convives ne sont pas surpris de voir deux Français dans ce décor où, en plus des Australiens, on retrouve quatre Polonais, un Ecossais une Italienne et un Néo-Zélandais. Résolu à conduire pour rentrer en fin d’après-midi, je m’arrête de boire après un verre de vin italien enfilé au cours du repas servi, comme la veille, en buffet. La tante de Jan a préparé une délicieuse dinde accompagnée d’une sauce cuisinée à partir de recettes traditionnelles britanniques. Le jambon rôti de Francesca est également un plat à succès et il est difficile de ne pas remplir l’assiette tant les choix de bonnes salades et de bons plats sont variés. Ici encore, je retrouve un point commun au Noël français : le 25 à midi, malgré la gueule de bois et tout ce qui a été mangé la veille, il y a encore plus de bouffe et de vin pour se sustenter.

Le repas ne traîne pas trop et chacun se relève pour fumer, bavarder ou aller se rafraîchir à l’intérieur de la maison en attendant que le dessert arrive. Il s’agit d’un pudding traditionnel qui est flambé au Whisky. Une dose considérable d’alcool est versée sur le gâteau de manière à ce qu’il s’enflamme somptueusement, devant les regards émerveillés de l’ensemble des invités qui ne se privent pas non plus pour déguster le cheese-cake au chocolat. Les panses sont remplies mais il reste toujours de la place pour les liquides. Certains commencent à traîner la patte dont le Néo-Zélandais qui manque d’un rien l’appui sur la table pour se relever de sa chaise, ce qui me donne autant envie de rire que cela ne le vexe.

La mère et la tante de Jan, deux sœurs qui culminent autour des 70 ans, enchaînent les pas de danse au milieu du salon, accompagnées par une des cousines polonaises qui semble désormais se tenir une belle cuite : je parviens tout juste à déchiffrer un mot sur dix lorsqu’elle me parle à cinq centimètres de l’oreille. On converse en anglais, en polonais ou en français dans cette ambiance légère et le lourd soleil du Victoria participe à accélérer le taux d’alcoolémie des uns et des autres.

Sur les coups de 16 heures, beaucoup viennent chercher l’ombre du fond du jardin, où je lutte désespérément contre le sommeil en pensant à la grosse journée de travail qui m’attend le lendemain. C’est le moment choisi par l’un des oncles de Jan, septuagénaire au passé punk trahi par un diamant encore collé sur l’oreille, pour présenter un plateau garni de shooters de vodka. Une initiative comme un coup d’épée dans l’eau, chacun ayant déjà eu son compte pour la journée.

Il est bientôt 17 heures quand nous saluons tous les membres de la famille. La chaleur de Noël, du soleil et de l’alcool aident à la manifestation d’émotions. Nous sommes très tristes de quitter toute cette assemblée qui nous a pleinement intégrés dans le cœur familial et finalement, beaucoup d’entre eux se sentent aussi isolés, puisque la majorité de leurs parents sont toujours en Europe.

Dégrisé, je conduis sereinement sur le chemin du retour alors que le trafic est très dense à la sortie de Melbourne. La plupart des Australiens ont terminé le repas de Noël et ont pris la route pour rentrer chez eux. Je fais alors un constat plutôt cocasse : alors que généralement, ce sont plutôt les hommes qui conduisent la voiture lorsqu’ils partent en famille, je ne compte plus le nombre de femmes au volant avec le mari en passager et les enfants à l’arrière. Signe qu’au cours du repas de Noël, les hommes ont certainement bien picolé pendant que les dames s’abstenaient afin d’assumer le retour. Un constat qui doit être valable à l’international, finalement.

Il est bientôt 18 heures quand nous arrivons devant la maison. Le chat Frankie a passé Noël tout seul, il nous attend de patte ferme devant la porte, allongé à côté de la carcasse de lapin qu’il a chassé et entamé, tout en nous laissant quelques restes. Lui aussi s’est fait plaisir avec un festin que je ne tarde pourtant pas à balancer dans le champ d’à côté, un brin écœuré par toutes les entrailles qui gisent au milieu des poils déchiquetés. Sans surprise, nous jeunons le 25 au soir.

 

Photos : Mélissa

Texte: Marc

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