Les Cahiers Vagabonds | Récit : Histoire d’un repli stratégique – Voyage express de 1.800 km dans les coulisses de l’Australie
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Récit : Histoire d’un repli stratégique – Voyage express de 1.800 km dans les coulisses de l’Australie

Chapitre I : Mouchés

Les infos tombent les unes après les autres et égrènent leur lot d’angoisse. Le Coronavirus est arrivé, fuyez-tous. D’abord, on se calme, on prend le temps de tout lire et on ne veut pas s’arrêter de rêver, surtout. Puis, tiens, trois états ferment leurs frontières. Effectivement, ça ne sent pas trop bon. Mais rêver, toujours. La barrière de Corail en ligne de mire, le Sunshine State, les projets de voyage, difficile de tout abandonner. Faisons déjà une petite étape à travers les terres, peut-être que l’on va trouver de quoi bosser, il paraît que les agrumes mûrissent sur les arbres, il vaut mieux avoir un salaire si l’on est bloqué quelque part.

Deux heures de route entre la côte Pacifique et les entrailles de la terre. La poussière colle aux dents, la route est sinueuse, démoralisante. On a envie de détourner les yeux de ce paysage comme on les détourne du Covid-19. Trop décourageant. Le trajet n’est pas léger, même si le temps n’est pas à la panique, il y a quelque chose de sombre à tirer plein ouest au lieu de suivre plein nord. Quand on suit une route qui est proche de la mer, l’air marin colle aux narines sans le sentir, le sable s’accroche aux pieds sans les toucher, les vagues bercent sans mouiller. C’est une certaine idée de la légèreté. Lorsque l’on tourne le dos à la mer, les idées sont noires, le moral touche le fond.

 

La poussière transperce le pare-brise, cimetière d’insectes immondes et ensanglantés. Même le van avance à reculons dans ce défilé de routes départementales où il n’y a absolument rien d’autre que rien. Destination, Gayndah, ville de vergers, ville d’emplois, ville d’espérance. Dimanche après-midi, 14 h : ville morte. Sandwich en bord de route, devant la petite école communale. Un coin d’ombre est offert par un grand arbre aussi morne que l’avenue principale, déserte. Une ambiance de Far-west, de cité abandonnée, à peine bousculée par quelques voitures qui font halte au pub qui fait aussi office de drive pour acheter de l’alcool. Ne pas avoir à sortir le cul de sa bagnole pour se ravitailler en bières, ça laisse songeur. Les deux ou trois piliers de comptoir ont le rire gras et le verbe incompréhensible : c’est déjà ça.

J’exagère, la ville est peuplée, oui. Des mouches, des tas de mouches. Et pleins d’autres trucs qui volent, qui effraient et qui parfois, piquent. Sunshine State, ouais. Si le prix à payer pour voir un peu de soleil en Australie c’est de gober des mouches, je me demande bien pourquoi certains vendent l’Australian Dream. Encore une connerie de libéraux, tiens.

Demain, on ira faire le tour des fermes d’agrumes et des usines d’emballage. Le gouvernement ayant déjà décrété la fermeture des bars et restos à partir de demain midi, il ne reste du boulot pratiquement que dans les campagnes. Session repérage : la visite des alentours démoralise, l’endroit n’est décidément pas accueillant. On se perd sur un petit chemin en suivant l’indication du Mc Connel Lookout. Un point de vue ? Mais pour voir quoi ? On tente le coup, la pente dépasse les 12 %, le moteur gueule, seconde, première, puis le sommet, péniblement. La vue panoramique est impressionnante, sauf qu’il n’y a rien à apprécier. Seule curiosité, cette bagnole qui démarre deux ou trois fois avec une gamine qui conduit et nous salue énergiquement. Bizarre celle-là.

 

Retour dans le village, dans un freecamp, un camping gratuit en bord de route. Il y a même une douche gratuite. Certes, elle est un peu dégueulasse, c’est un vivier d’insectes. Bienvenue dans le nord australien. Un cricket qui semble mesurer vingt centimètres de long et cinq de large trône sur la porte. Et voici une araignée hideuse qui en plus doit puer la pisse puisqu’elle squatte l’urinoir. Manquerait plus qu’elle m’agresse, tiens.

Nuit tranquille et lever de bonne heure à la recherche d’un travail. Café sur le pouce, tartines de confiture, mouches sur le front. Départ pour une usine d’emballage. Le temps de se garer et de remarquer un écriteau : « no job ». Demi-tour, nouvelle usine, introuvable cette fois-ci. En route pour les fermes qui entonnent le même refrain sur chacune de leurs portes : « pour le recrutement, contacter Sarina Russo », ou un truc dans le genre. On se pointe au bureau de la fameuse Sarina, situé sur l’avenue principale, plus animée que la veille. Une file de jeunes est déjà postée devant la porte close de l’agence : « no work today ». Les gens remplissent une fiche qu’ils postent dans une boîte qui dégueule de documents. La belle liste d’attente.

 

 

Nouveau tour des fermes : choux-blanc. A chaque fois, la même rengaine avec un panneau qui renvoie à l’agence de recrutement. On parvient toutefois à parler directement avec deux ou trois responsables d’exploitation croisés à la volée : « désolé, on est complet ». Moral ? En berne. La haute-saison de cueillette des agrumes va démarrer dans une dizaine de jours. D’ici là, il faut attendre. Ici ? Dans ce village ? L’idée fait son chemin. Pourquoi pas après tout mais aucun de nous deux n’y croit. Nous prenons un café pour faire le point, dans la boulangerie de Gayndah. Sur la terrasse, les options sont examinées. Un couple franco-argentin sur une table voisine : « les campings commencent à fermer », qu’ils nous disent, avant d’ajouter : « attendre ici une semaine ? Jamais. » Eux aussi s’interrogent. Le patron de la boulangerie déboule, il commence à empiler les tables : « désolé c’est midi, ordre du gouvernement, je dois fermer. »

 

 

Un contact dans le South Australia nous conseille de prendre de la bouffe pour quinze jours et d’aller vivre un confinement dans la nature. Vent de panique. Et là, c’est violent. Sur le trottoir, avec comme seule option son petit van et nulle part où aller. Le rêve d’un beau voyage après avoir beaucoup trimé s’éteint. Il file devant nous, s’envole dans les nuages avec les mouches et la poussière. Un coup d’œil vers le ciel pour suivre cet envol sans pouvoir le rattraper : il n’y a même pas un perroquet qui vole.

Un message, un appel au secours. Ilaria et Jan, pour qui nous avions travaillé plusieurs mois près de Melbourne, nous avaient offert, 48 heures plus tôt, de rentrer : « si les choses tournaient vraiment mal, vous avez toujours ici un endroit pour être en sécurité. » On avait remercié sans prendre réellement en compte l’option, il était hors de question de faire machine arrière.

Les circonstances ont changé : si on opte pour ce repli, mieux vaut agir vite avant que les frontières des états que l’on doit traverser ne ferment à leur tour. Jan rappelle aussitôt. « Venez, nous vous trouverons une place mais si vous voulez rentrer, partez maintenant avant une possible fermeture des frontières. » On ne sait pas si le Victoria fermera mais on ne sait jamais. Aperçu du plan de route : 1.750 km, soit 19 heures de trajet effectif. C’est une percée dans les terres qui s’annonce, à travers le Queensland, le New South Wales et le Victoria. Pas d’autoroute, juste de la nationale et le vide autour. C’est parti.

Chapitre II : Brève des routes

Dernier coup d’œil sur Gayndah, qui ne laisse aucun regret. Nous filons à travers une départementale peu large et peu fréquentée. Le chemin longe d’abord quelques exploitations d’agrumes avant de s’enfoncer vers le néant. Une centaine de bornes au milieu de nulle part, à suivre une seule direction, celle du sud. Les automobilistes sont rares et les âmes qui vivent le sont encore plus. C’est ça le nouveau monde : on peut rouler pendant cent bornes et ne pas voir une seule maison. C’est déprimant pour certains, rafraîchissant pour d’autres. Ici, c’est consternant.

De petites collines cassent la monotonie du trajet. On grimpe, on descend, on prend une courbe ou une autre. Bien sûr, on espère que les 1.700 bornes ne seront pas aussi tristes que cette première partie mais un gros doute subsiste. On traverse le parc national de Beeron et la forêt d’état d’Allies Creek. Rien à signaler, même pas un animal, même pas un oiseau.

Après deux ou trois heures, on ne se rend pas bien compte, nous effectuons une halte à Jandowae. La High street, l’avenue principale, est à peine bousculée par deux ou trois voitures. On se gare devant « The exchange hotel », le grand pub de la ville, qui subit aussi la fermeture administrative. La porte d’entrée entrouverte, laisse apercevoir la présence d’un grand jardin avec tables pour siroter des binouzes. Le bâtiment est imposant pour un si petit village. The middle pub, comme il s’est auto-surnommé, possède une large façade avec un étage en coursives et un toit relevé en pointe. Les motifs sont peints en marron sur des planches de bois beiges. Les balcons et les poutres sont colorés en gris et blanc. Des vaches laitières sont dessinées sur le mur principal, cela laisse pantois. Juste en face de la porte d’entrée, une affiche verte et rouge de très mauvais goût brise la sobriété de la décoration : « Thirsty Camel », ou littéralement « chameau assoiffé », enseigne nationale de vente d’alcool à emporter. Etrange endroit, probablement seul lieu d’animation du coin le week-end.

 

 

Je traverse la rue pour entrer dans un petit café qui vend des boissons à emporter. Deux étranges gars, plutôt obèses, mâchoires prognathes, cheveux et tee-shirts gras, sont assis autour d’une table en coin, me jettent des regards noirs. Je jauge leur ressemblance et leur niveau de responsabilité : ce sont sûrement ces deux frères qui gèrent l’endroit. Chaque coin du monde a ses « Frères Lumière », me dis-je, repensant aux deux tenanciers d’un bar-tabac de Thônes, en Haute-Savoie, qui m’avaient un jour soutenu que Tahiti était le 51e état des Etats-Unis, ou un truc dans le genre. Ceux-là ne sont pas Savoyards mais ne sont pas plus bavards pour autant. Le Covid-19 n’aide pas à développer le sens de l’accueil, chaque « étranger » devient un potentiel vecteur de malheur. Pas sûr toutefois que ces mecs auraient été beaucoup plus serviables et souriants en temps normal.

Départ de Jandowae pour percer à travers les champs. Les vallons sont derrière, ce n’est plus qu’une immense plaine, désormais. A perte de vue, des champs, de céréales, de canne à sucre ou des prés empiétés par des troupeaux de vaches. L’itinéraire que nous suivons nous envoie droit au milieu de nulle part et sous un ciel noir. Tout à coup, nous voici secoués de tous les côtés par un vent atroce et une pluie torrentielle. La chaussée se distingue à peine, ensevelie sous d’épaisses flaques d’eau. Le van chancelle. L’instant dure à peine quelques minutes, effrayantes et éreintantes. Et l’orage file vers le nord-ouest pour nous laisser du répit.

La monotonie reprend ses droits, berce le trajet, à peine bousculé par les mauvaises pensées, les angoisses et les peurs de l’avenir. La route du retour forcé est le théâtre de réflexions et de questions sans réponses. Les deux, mâchoires serrées, peinons à démarrer une conversation, qui ramènerait, à coup sûr, le Coronavirus et notre avenir sur la table. Alors on perce les champs, rythmé par une musique dont je n’arrive même pas à prêter attention, tant elle n’est qu’un habillage et un artifice au cours de ce voyage.

 

 

Nous passerons la nuit à Montecristo Rest Area, une aire de repos où le camping est autorisé. L’aire est un grand rectangle en bord de nationale, autour duquel sont déjà garés une demi-douzaine de véhicules de camping. Il y a bien quelques arbres qui isolent de la route principale mais pour le reste, l’aire est encerclée de champs. Chaque véhicule s’est disposé le long des côtés du rectangle et il semble que les campeurs ne sortent pas trop. Sage précaution. Lorsque nous mettons enfin les pieds dehors, c’est une invasion de mouches qui nous colle à la peau et pénètre nos orifices. Pas question d’ouvrir la bouche sous peine d’avaler ces volatiles nerveux qui rendent complètement dingues. Des centaines de petites mouches collantes qui caressent la peau, volent dans les narines et les cheveux. Retour express dans le van mais le moteur chaud et le climat tropical rendent l’habitacle inhospitalier. Il fait une chaleur étouffante que le petit ventilateur peine à briser et nous n’osons pas ouvrir la moindre fenêtre.

La nuit est tombée lorsqu’un gros camion se gare le long de notre véhicule. C’est un fameux road-train de presque trente mètres, ces camions à plusieurs remorques qui traversent l’Australie, un géant de lumière, bruyant et étourdissant. On en profite pour sortir de notre four : le vent s’est levé comme un élément libérateur et chasseur de mouches. Il n’y en a plus une seule, l’atmosphère est fraîche et douce, les étoiles entament leur ballet, le ciel dégagé leur offrant une scène somptueuse.

 

 

Le routier s’avance vers nous, gilet orange, casquette vissée sur la tête, petite barbe. On distingue à peine son visage maigrichon dans l’obscurité à peine percée par les lumières de son camion. Il semble avoir la cinquantaine, les yeux fatigués et solitaires. Il a la voix rauque du gros fumeur et du gars qui a le rire gras dans le fond du pub. Il nous demande un peu d’eau pour se faire sa tambouille. Il a une posture de travailleur stressé, besogneux, qui a peur de déranger. Il fait preuve d’une politesse un peu bourrue, c’est un homme qui n’a pas un poil d’artifice quand il s’exprime. Je lui verse un peu d’eau dans sa petite bouilloire et il file entre la remorque et la cabine, au-dessus des roues. Il tire un système électrique, branche ses plaques à la batterie et chauffe de l’eau pour son café tout en faisant revenir une portion de haricots au bacon dans une casserole.

Avachi dans sa petite chaise de camping, notre routier a les cannes allongées sur ses pneus, tire parfois sur sa cigarette et profite de la playlist qui tourne depuis la cabine, dont il a laissé la porte ouverte. D’abord cette ode funèbre de Terry Jacks, Seasons in the sun. La chanson, langoureuse, dramatique, berce les étoiles et s’évanouit dans le vent qui se fait entendre entre les couplets. Les feuilles roulent sur le goudron, les camions des routiers noctambules qui ne font pas de pause ronronnent sur la route nationale.

 

 

 

« We had joy, we had fun, we had seasons in the sun », répètent les enceintes qui reprennent le refrain de la chanson tandis que le gros chien de la caravane d’à côté se met à grogner, troublé par l’obscurité. Son maître lui fait faire des ronds sur le parking, corde dans la main droite et énorme lanterne blanche dans la main gauche. Au rythme du refrain qui passe en boucle, le vent nous rapporte les « Come on tss, come on tss !! » du maître qui invective le chien. Il y a du Tarantino dans cette scène qui est d’une intensité incroyable. Le refrain, interminable, participe à créer une atmosphère propice au déclenchement d’un événement sur ce parking qui est un parfait décor pour un faits-divers.

Cet instant s’achève alors brutalement sur un pathétique final : je recrache énergiquement la mouche qui s’était noyée discrètement dans mon verre de vin. Je m’inonde les pieds de Merlot, tandis que le routier grille une dernière clope de digestion avant de repartir. Sa playlist est porteuse d’espoir pour sa nuit : I can see clearly now, version Jimmy Cliff, l’accompagne alors qu’il est en train de scruter son téléphone, dont le fonds d’écran laisse entrevoir une photo de lui devant son camion, fierté qui l’accompagne partout dans cet immense pays. Il est calé sur sa chaise, repu, profitant de ces instants rares où la vie vous dote de plaisirs simples et éphémères. La solitude des routiers peut parfois emprunter des chemins poétiques.

Il en a déjà terminé avec son court repos, il débranche son matériel, range sa chaise. La playlist crache maintenant un « voulez-vous coucher avec moi ce soir ? » de Lady Marmelade. Maigre évasion pour lui qui vérifie brièvement son camion, se plonge la tête dans la roue pour un contrôle nocturne. Avant de repartir, il revient vers nous, remercie encore une fois pour l’eau, propose des biscuits en guise de monnaie d’échange. C’est aussi sa façon de chercher un peu de contact humain après avoir aimé son plaisir solitaire d’un dîner à la belle étoile. Il évoque les dix heures de voyage vers le nord où il doit se rendre avant demain matin. Les routiers aiment parler, raconter leur besogne, raconter chez eux, cet endroit qui n’est qu’une parenthèse dans leur vie nomade. Notre ami ne s’attarde pas, grimpe dans la cabine, fait ronfler son moteur. Et ses enceintes reprennent de plus belle alors qu’il quitte le parking : « by the rivers of Babylon, there we sat down… »

 

 

Chapitre III : Moutons dorés

Réveil à 4h30, même le soleil ronfle encore. C’est pas tout mais il y a encore plus de 1.000 bornes à avaler. Une bonne heure et demi est nécessaire pour atteindre la frontière du New South Wales. Le long de la route, rien de bien neuf. Toujours cette terre rouge caractéristique de l’Outback dans laquelle j’imagine gambader les araignées mortelles tandis que doivent se faufilent les serpents venimeux en quête d’un festin. Je suis bien mieux au volant.

La frontière est franchie. A partir d’ici, on va suivre l’A39 sur des centaines de kilomètres. Une balade qui permet d’entrer dans le cœur de la géante Australie. Eucalyptus, kangourous, villages glauques, carrefours avec station-service. Là, au milieu de nulle part, la jeune caissière de la station entame la conversation avec un large sourire : « Français ou Espagnol ? Moi je suis Hollandaise et derrière, il y a deux Français. » Ils vivent la fameuse expérience de la road-house qui consiste à venir travailler dans une région très isolée, généralement en échange d’une bonne rémunération et de facilités pour renouveler son visa. Quand on regarde la densité de population autour, on comprend mieux pourquoi on incite les étrangers à s’établir quelques semaines dans ce genre d’endroit perdu. On n’est pas encore au cœur d’un désert mais on peut en sentir les prémices : il n’y a pas âme qui vive et parfois, un panneau indique qu’il n’y aura aucun commerce lors des 130 prochains kilomètres.

 

 

L’A39 égrène ses paysages monotones et les petites villes traversées jonglent entre noms aborigènes et patronymes issus de la colonisation. Ici, Boggabilla, Tulloona ou Narrabri, là, Moree, Gurley ou Jacks Creek. Parfois, une commune tente de se démarquer des autres en rappelant qu’elle est « la plus ancienne ville du comté ». Pas dit que ça incite le voyageur à faire étape dans ces rues qui n’ont sans doute pas attendu le Covid-19 pour être désertées. L’arrière-pays australien est un modèle d’exode rural. Peu sont ceux qui ont envie de rester dans ces contrées difficiles d’accès et c’est le cercle vicieux qui se met en marche : moins il y a de monde, plus les lieux de divertissement peinent à subsister. Donc ils ferment les uns après les autres, emmurant ainsi la petite ville dans l’ennui, ce qui donne encore plus envie de la quitter. Issue fatale.

 

 

Au hasard de la route, nous traversons le Pilliga National Park, une forêt de plus de 2.700 km². La maigreur cadavérique des arbres calcinés rappelle un bien mauvais souvenir que l’écrasante actualité du Covid-19 a envoyé des siècles en arrière. Pourtant, c’était il y a seulement deux mois. Les terribles incendies qui ont frappé l’est australien ont laissé leur héritage : des hectares de bois cramés. Les eucalyptus désormais noirs sont toujours debout mais morts en dépit de la mousse verte qui s’est déjà installée autour des troncs secs et inanimés. La nature reprend ses droits et la végétation renaît dans cet ancien charnier, devenu un cimetière infini.

Il ne reste des animaux que leur âme dans ces forêts vidées de leur vie : on ne distingue pas un oiseau ni un copain à quatre pattes. A quelques endroits, des couronnes de fleurs déposées, probablement en hommage aux pompiers qui ont péri pour combattre les flammes. Longue et pénible chemin de pèlerinage, à travers cette forêt décimée. Non, il ne faut surtout pas oublier ce qu’il s’est passé, c’était hier, ce sera demain encore.

Au sud de ces bois meurtris, l’A39 se retrouve à nouveau au milieu des plaines. Le tableau n’est pas aussi négatif que je veux le faire croire mais quand le moral n’y est pas, difficile de déceler la beauté des paysages. Mais il est vrai que traverser de vastes plaines désertes offre aussi un répit rare et peut être l’occasion de jeter un œil vers l’infini de notre monde.

 

 

 

Coonabarabran, la capitale australienne pour l’observation du ciel. Imitations de télescopes géants et reconstitutions de planètes sont disposées un peu partout dans et autour de cette petite ville tournée vers les étoiles qui abrite un centre d’observation réputé. Il se dit que lorsque la nuit tombe, les rues s’éteignent pour laisser l’émerveillement se produire avec l’avènement du lumineux univers. Ici, pas besoin de télévision, le spectacle est au-dessus des têtes et les points blancs qui scintillent invitent à la balade dans l’inconnu.

C’est dans ce genre de contexte que l’on prend la mesure de la beauté des grands espaces. Pas de pollution urbaine mais de l’air et une infinité de nature. Ceux qui aiment la tranquillité sont servis au cœur de ces vastes plaines qui ont toutefois le malheur d’attirer les mouches. Chaque petite pause est un combat pour ne pas se laisser envahir par ces insectes de malheur. Sur les chantiers de bord de route, les travailleurs et les travailleuses – on trouve beaucoup de femmes dans ce corps de métier en Australie – optent tous sans exception pour le filet de protection intégral rattaché au chapeau. Sans cet indispensable voile salvateur, une journée peut virer au cauchemar en se faisant pénétrer par tous les orifices du visage.

 

 

Les dernières heures de route de la journée permettent de s’extasier sur la couleur de la terre : elle n’est plus rouge, elle devient presque dorée. Les moutons, qui paissent sur des hectares, voient leur laine se fondre dans le paysage et prendre cette teinte dorée qui leur donnerait presqu’un air sacré. Après une douzaine d’heures de voyage, nouvelle pause dans un freecamp, dix bornes après la sortie de Narrandera. Le parking, placé en bord de l’A39, est désert contrairement à celui de la veille. Il y a beaucoup plus de camps dans le secteur, plus de villes aussi, signe que la zone possède davantage de vie humaine que dans la campagne du Queensland. On dîne à la belle étoile pour la dernière fois. On ôte les tongs pour mettre des chaussettes et l’on remplace le short par un pantalon. Il n’y a plus de mouches, les vents du sud nous amènent le froid et nous rappellent le rude climat du Victoria, qui n’est plus qu’à quelques kilomètres. Le ventilateur de poche ? Rangé définitivement.

 

 

Chapitre IV : Emeu de rentrer

Dernier saut de puce pour rentrer à la maison : il reste quatre ou cinq heures de trajet. Quelques petites villes désertes sont encore traversées et nombreuses sont les usines abandonnées, vestiges d’une époque où ces petites localités tournaient à plein régime. Ces grand ensembles rouillés et décrépis voient la végétation sauvage s’emparer des tourelles, grimper sur les grillages et vêtir les anciens chemins goudronnés. Il y avait ici des silos à grains, des abattoirs ou des usines de laine. Il n’en reste que ces friches industrielles qui ont l’air d’avoir été abandonnées depuis un siècle. Ce qui a été construit par l’Homme vieillit à une vitesse vertigineuse une fois délaissé.

 

 

Entre deux villes, les kangourous sont de sortis, ils profitent de la fraîcheur matinale et d’un doux soleil grisant. Entre les troupeaux de marsupiaux, des émeus sauvages font aussi bectance, tout en jetant un œil de guet. Ils ont encore des plaines infinies pour se régaler sans être inquiétés, à condition de ne pas trop s’approcher de la route, où les routiers noctambules n’ont pas le temps de freiner s’ils les croisent.

 

 

C’est à Tocumwal, qui signifie en aborigène « Petit trou dans le fleuve », que serpente la Murray, rivière de pêcheur à l’eau claire, qui sert de frontière entre le New South Wales et le Victoria. Cette petite ville aux maisons qui doivent dater de plus d’un siècle nous sert de porte d’entrée vers le dernier état que nous devons traverser. C’est après des milliers de kilomètres que nous retrouvons des paysages bien connus, qui évoquent l’Irlande du bout du monde. Les coteaux accidentés sont verdoyants et occupés par des milliers de moutons. Le ciel s’assombrit et s’offre en gris, comme un symbole de la fin d’un voyage et d’un hiver rugueux qui s’annonce. Peu à peu, pourtant, l’atmosphère se dégage et les rayons du soleil apparaissent à la mi-journée.

 

 

 

Gisorne South, enfin, sous un ciel bleu dans lequel flottent des perroquets. Le cœur est serré, le moral touché mais l’idée de se savoir en sécurité en cette période exceptionnelle reste un luxe qui n’a pas de prix. Et on revoit des amis, des visages connus, qui rassurent. On a pris le soin de se charger de vivres pour s’auto-isoler pendant deux semaines afin de ne pas prendre de risques avec la famille qui nous accueille à nouveau. Les enfants veulent se jeter dans nos bras mais on doit respecter une distance de sécurité. « What is Coronavirus ? », demande le petit, âgé de trois ans. Il ne comprend pas trop la réponse et repart jouer, avec le sourire. Il ne se fait déjà plus de souci, on ferait bien de l’imiter. Le chat Frankie nous entend, il nous a reconnu et vient en miaulant nous souhaiter la bienvenue comme le ferait un chien. La vie reprend son cours, il le faut bien.

Texte: Marc

Photos et dessins: Mélissa

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