Les Cahiers Vagabonds | Récit – De Gisborne à Bordeaux : Revenir, cet éternel plaisir
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Récit – De Gisborne à Bordeaux : Revenir, cet éternel plaisir

18 h 45 : Gisborne

Adieu, Gisborne South ! Rurale, pluvieuse, équestre et, à nos yeux, laborieuse, la petite ville de Gisborne va nous échapper. Enfin. Promis, cette fois on ne reviendra plus. Le confinement auprès des kangourous et des perroquets, c’est terminé. L’imprévu de ce voyage pas comme les autres, c’est qu’il faut rentrer plus tôt. Ilaria, grande émotive et nature généreuse, n’en finit plus de pleurer. Elle demande une dernière accolade, encore. Les étreintes sont fortes, l’émotion décuplée par ces semaines à vivre reclus ensemble, à voyager dans la profondeur de nos âmes et de celles de la famille Skubi-Walker qui nous a cajolé pendant deux mois et sorti d’un beau pétrin.

La chienne Billie a les oreilles basses, elle n’aime pas plus les valises que les larmes, elle sait qu’elle ne nous verra plus. Viens, Billie, un dernier câlin. Le chat Frankie, notre radiateur ronronnant, celui qui, chaque nuit, s’étendait de tout son long entre nous deux, est déjà parti dans l’obscurité à la recherche d’une proie, sans nous adresser le moindre salut de la patte. Sofia, dans les jambes de sa maman, bascule à cinq ans et demi vers un âge où l’on sait reconnaître les émotions. Elle a les yeux humides, il est vraiment temps de partir. Le petit frère Bassie, trois ans et demi, n’accompagne pas nos derniers pas, captivé par un dessin animé et préservé de la douleur des adieux. C’est mieux ainsi.

Jan, le barbu généreux plus ours que madeleine, a déjà allumé le contact de la Volkswagen. C’est parti pour une demi-heure dans la soirée noire pré-hivernale du sud australien avec à l’horizon, les lumières de Melbourne qui scintillent. La nuit est froide, les routes sont larges et peu fréquentées : le tableau correspond à notre aventure australienne, loin des cartes postales où l’on voit les kangourous bronzer et surfer sur la plage. Partir de l’Australie dans le noir et le froid, on ne pouvait rêver mieux comme symbole. Aéroport international de Melbourne, vide. Jan est de ceux qui ne veulent pas s’encombrer avec les émotions. Les accolades sont aussi franches que brèves. On se reverra, c’est certain. « Vous êtes chanceux les gars, moi je serais vraiment heureux d’aller voir Paris maintenant ! »

 

20 h 45, Melbourne (+ 2 heures après le départ)

 

D’immenses couloirs illuminés bordés de boutiques fermées et fréquentés par quelques voyageurs disséminés : l’aéroport de Melbourne se transforme en une vaste scène de lendemain d’apocalypse. Par-dessus les masques, les regards des passagers qui patientent sont teintés de lassitude et d’inquiétude.

 

21 h 45, Melbourne (+ 3 h)

 

L’avion de Qatar Airways décolle. A mesure que l’appareil gagne de l’altitude, je mesure enfin que le chapitre s’achève. Comme d’habitude. L’Australie, c’est fini. Pas de larmes, comme au-dessus de Saint-Martin, quand je sais que je ne reverrai pas la famille avant longtemps, pas de larmes, comme au-dessus de Buenos Aires, fin de ma première expérience de vagabond, pas de larmes, comme au-dessus de Phnom-Penh, lorsque j’avais effectué mon premier voyage avec Mélissa qui était restée au Cambodge. Seulement une gorge tremblotante, des mâchoires serrées et un sentiment étrange en observant les allées et venues du personnel de bord, recouvert de la tête aux pieds de combinaisons intégrales pour se protéger du Covid.

 

 

6 h, Doha (+ 18 h)

 

L’apocalypse, encore : le luxe de Doha n’est qu’une coquille dorée vidée de ses perles. Les boutiques sont délestées de leurs marchandises, les duty-free de leurs passagers. Prochaine étape, Paris.

 

 

13 h 30, Roissy (+ 27 h)

 

L’un des avantages de la baisse du trafic aérien, c’est la précision des horaires : les avions arrivent toujours avec presque une heure d’avance. Il est indispensable d’avoir à cet instant une pensée pour TunisAir, l’une des compagnies les moins fiables au monde, maintes fois sollicitée (trop !) lors de notre année précédente.

 

14 h 30 : Roissy (+ 28 h)

 

Apercevoir un visage familier en prémices de la délectation d’un retour : Allan se dresse, beau et élégant, grand et carré d’épaules, visage poupon, yeux qui pétillent. Comme d’habitude. Il tire sur sa vapote mais a le paquet de clopes à portée de main. Comme d’habitude. Le ciel de Roissy est plus encombré par les nuages que par les avions, le temps est maussade et ne donne pas l’impression que l’on a traversé les saisons après avoir quitté la fin de l’automne austral. On charge les sacs lestés de plus de vingt kilos de fringues et de souvenirs des antipodes, du Syrah et du Cabernet australien, des noix de macadamia, du chocolat de Nouvelle-Zélande. Pas de bise ni d’accolade pour ce troisième retour d’expatriation en quatre ans : une dose de gel hydro-alcoolique suffit.

On glisse le long de l’A3 puis de l’A1 et le Stade de France se dévoile sur la gauche. Même s’il ne présente pas un grand intérêt, je m’attarde tout de même sur lui car quand on n’a jamais habité Paris, un passage dans la capitale représente toujours une sorte de voyage. Les larges quintuples voies australiennes font place au merdier parisien. A la Porte de la Chapelle, il y a un embouteillage monstre. Tout à coup, je m’aperçois qu’un bruit redonde, sourd et répétitif. Il s’agit d’un son habituel qui avait été rangé dans le tiroir des reliques de mon cerveau. Maintenant, il me crache sa férocité à la figure et me rappelle au bon vieux souvenir de mon pays : le klaxon !

Après presque quinze minutes, on glisse sur la droite, Allan s’est adapté à la conduite parisienne depuis son arrivée il y a quatre ans : il coupe la route et force le passage pour se frayer un chemin dans ce labyrinthe infernal. Un peu de périph’, pour le plaisir de la cacophonie, avant de bifurquer sur la gauche, Porte de Clignancourt. Direction Boulevard d’Ornano puis à droite, on se dirige vers la rue Hermel, en plein cœur du 18e, sur une des pentes de la Butte. Arrivés à destination, il faut encore tourner en rond pendant un quart d’heure pour attendre une place qui se libère. On laisse les sacs dans le coffre et, pour remercier notre chauffeur, on tire juste un petit Cabernet Sauvignon emmitouflé dans un gros pull, une valeur sûre testée des dizaines de fois dans le Victoria, le Take it to the grave.

 

 

15 h 30 : Paris (+ 29 h)

 

Petite halte dans un T3 de premier étage. Joy, en télétravail, entrouvre la porte de la chambre pour faire un coucou, toujours la banane figée sur sa face radieuse : qui a dit que les Parisiens faisaient toujours la gueule ? Les retours et les retrouvailles donnent le sourire. Comme d’habitude.

On fait la causette même si l’on est désorientés par le décalage horaire et la fatigue du voyage. Le confinement a raréfié les dialogues en société : quelle plaie de se concentrer ! Il restera encore deux heures et demi de TGV pour rallier Bordeaux. En attendant, on s’attarde avec Allan et Joy, trop de papotages et d’histoires à se raconter tandis que je me dévore une chocolatine et un croissant, peu importe qu’il soit 16 heures, les viennoiseries m’avaient manqué et tant pis si celles-ci sont sèches et sans goût. L’heure tourne, les embouteillages s’intensifient.

 

 

17 h : Paris, 18e (+ 30 h)

 

Allan redémarre et force le passage à chaque intersection pour ne pas manquer le départ du train. On roule par-dessus le cimetière de Montmartre et j’ai envie de chanter « mourir sur scène » avec Dalida, enterrée à quelques pas. Dans mon état, je mourrais bien sur la scène du voyage : je suis carbonisé. Le bourdonnement de la métropole après deux mois passés reclus dans la campagne victorienne, c’est un peu trop d’un coup. Agoraphobe ou fatigué, peut-être un peu des deux. Le retour en France rime avec retour à la réalité et il faut se réadapter. Paris, cette lessiveuse.

Au bout de la rue Caulaincourt, on atteint la place de Clichy puis le Boulevard de Courcelles avant de se faufiler par la gauche dans la rue Miromesnil. On longe le Palais de l’Elysée, on coupe en deux les Champs et voici le majestueux Pont Alexandre III qui se dessine comme une invitation à enjamber la Seine. A droite, la Tour Eiffel nous happe, comme d’habitude. Face à nous, l’Hôtel des Invalides en impose et les yeux brouillés de fatigue se ré-illuminent à mesure que l’on redécouvre la France, celle qui brille. Immeubles haussmanniens, jardins royaux, cimetières, palais… Paris, pardonne-moi j’étais fatigué quelques lignes plus haut. Vas-y, jette-moi encore un peu de ta grandeur à la face ! Mince, voici poindre la Tour Montparnasse… Et donc la gare, où Allan nous jette. Chargés jusqu’à la gueule, on zigzague entre les passants, avec la sensation d’être les acteurs d’un clip comique où la bande son serait One Step Beyond de Madness pour une chevauchée désespérée aussi burlesque qu’éreintante : je déconseille fortement les séances de cardio avec un gros lest sur le dos et un masque sur le visage, surtout lorsque l’escalator est en panne. Voir l’état de délabrement de l’équipement public, cela fait partie du tableau de bienvenue.

 

18 h : Paris Montparnasse (+ 31 h)

 

On grimpe à bord du TGV déjà bondé. Après les sièges espacés de Qatar Airways pour prévenir de la propagation de l’épidémie, place aux voitures SNCF bondées, véritables nids à virus. Nous sommes éreintés par l’effort produit avec le masque sur le nez, la gorge est sèche et le wagon bar fermé. Prochaine bouteille d’eau salvatrice : dans deux heures et demi.

 

19 h : Centre-Val-de-Loire (+ 32 h)

 

La campagne du cœur de la France se dessine avec ses éoliennes et ses vastes champs rassurants : contrairement au Nouveau Monde, il y a toujours une bicoque ou un village qui se dresse à l’horizon. Elles sont belles ces vieilles pierres, putain !

 

20 h 45 : Bordeaux (+ 34 h)

 

Après un trajet à somnoler, la Gare Saint-Jean est annoncée dans cinq minutes. On enjambe la Dordogne, comme d’habitude. Les hangars de Bassens sont moches, comme d’habitude. Le TGV ralentit sur le Pont Saint-Jean pour se garer rive gauche, comme d’habitude. Je foule enfin le sol bordelais. Si Paris était encore une part du voyage, Bordeaux sonne comme le retour aux sources, le vrai. « Entrecôte à la bordelaise », annonce l’ardoise du Café du Levant, situé face à la gare. L’exaltation des papilles est au moins aussi importante que revoir le sourire de ses proches.

Au loin s’approche une nouvelle silhouette familière, celle de John, sourire accroché aux lèvres, démarche un peu courbée, celle de ceux qui mesurent presque deux mètres. On charge sa voiture pour le dernier trajet qui nous conduit au lieu d’isolement pour une douzaine de jours. C’est toujours un enchantement de retrouver un accent et une voix connues, de se réfugier derrière la légèreté des amitiés de la première jeunesse, celles qui redonnent le sourire et qui effacent le temps qui passe.

 

21 h 30 : Saint-Médard-en-Jalles (+ 35 h)

 

Les quais, Bègles, la rocade : que de noms connus et de routes maintes fois empruntées, synonymes de retour à la maison. Enfin, nous arrivons au bout de Saint-Médard-en-Jalles, dans le quartier d’Issac, situé à l’entrée de la forêt. La nuit n’approche toujours pas, je ne sais plus si j’ai sommeil ou envie de manger. Les deux, je crois.

Marion piétine avant de démarrer l’apéro. Les enfants sont couchés, elle est pleine de vie et contente de nous retrouver, son sourire appelle à la bonne humeur. Comme d’habitude. Une douche, rapide, pour que les glaçons n’aient pas le temps de fondre dans le Ricard mais qu’ils puissent permettre de le savourer frais. L’anis glisse dans ma gorge, son parfum se faufile dans mes narines, l’alcool grimpe directement dans la caboche. Le plaisir d’ingurgiter un Ricard frais avachi sur une terrasse chauffée par le ciel de juin : c’est si bon ! Jambon de pays, saucisson, pâté de campagne, Saint-Nectaire, Bleu d’Auvergne, Comté, Brie, Haut-Médoc 2015. Les meilleurs amis savent comment souhaiter un bon retour aux expatriés. La gastronomie, c’est là le vrai manque. En dépit de toutes les saveurs que j’aime découvrir aux quatre coins du Monde, il y a toujours un irrésistible besoin de retrouver un fromage, un jambon, et surtout, un vin. C’est bon quand c’est bon et quand ce n’est pas bon, on oublie à quel point cela peut être bon. On bavarde, on raconte, on rit, on s’enivre et tant pis si c’est le milieu de semaine.

 

2 h 30 : Saint-Médard-en-Jalles (+ 40 h)

 

Les dernières traces de la quatrième bouteille de Haut-Médoc sèchent à peinent dans les verres à pied posés autour du plateau de Trivial Pursuit. Les yeux mi-clos, on relance les dés, sans savoir réellement s’il faut aller se coucher. Les plaisirs simples des retrouvailles sont si bons. Comme d’habitude.

 

Deux semaines plus tard

 

Au bout d’une douzaine de jours où le ventre s’est arrondi comme la robe des Saint-Emilion, des Pessac-Léognan et des Haut-Médoc, Marie et Philippe nous récupèrent à Issac pour nous emmener à Gironde sur Dropt, petit village du Sud-Gironde, notre camp de base à chaque retour de nos expéditions. A l’entrée de l’A 62, se dessinent les vignes verdoyantes et touffues du Château d’Eck qui s’annonce avec son panneau blanc minimaliste en bordure des voies. Après le Pessac-Léognan, la forêt de pins du sud-Gironde marque un petit entracte avant d’entrer au cœur du Sauternais. Le vignoble est dense, l’air est sucré, je me lèche les babines. Langon, sortie d’autoroute, on repasse rive droite de la Garonne et les villages qui la longent sentent toujours bon la vieille pierre. Sur la gauche de la 113, les coteaux foisonnent de vignes de l’Entre-Deux-Mer et escortent désormais la route jusqu’à l’entrée dans Gironde sur Dropt.

On passe devant la Mairie où l’on s’est marié neuf mois plus tôt, ce qui dessine une émotion instantanée, un frisson, un souvenir du bonheur que cela procure d’avoir tous ses proches à portée de doigts. Dans la maison plus que centenaire située dans le centre du bourg, rien n’a changé ou presque : Marie a embelli notre chambre, transformée en petit salon privé de style début vingtième, où lit et meubles en bois d’époque sont entourés d’une tapisserie pâle qui date de plusieurs décennies. Des cadres en bois de vieilles affiches Air France mettent un peu de couleur tout en conservant une ambiance du passé. Le parquet craque sous l’effet de nos pas. Comme d’habitude. Deux petits fauteuils confortables sont séparés par une petite table en face du lit pour former un petit coin fumoir ou lecture. A l’arrière des fauteuils, une vitrine se mue en cabinet de curiosité : coffret en bois, fioles et alambique ramenés de Tunis, boîte à cigares, maté d’Argentine, cafetière napolitaine, rhum des Caraïbes, bouteille de Porto du Portugal… Les souvenirs de notre Monde jaillissent et rappellent notre vie vagabonde. Ici, c’est le port d’attache mais le plaisir de s’approcher des reliques de nos pérégrinations appelle encore et toujours à repartir.

Et si l’on veut autant repartir, malgré tout ce que l’on aime ici, c’est justement parce que le plus merveilleux, c’est de revenir.

 

Texte: Marc

Photos Mélissa

 

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