Les Cahiers Vagabonds | Chroniques grecques : Chapitre premier – Août 2020
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Chroniques grecques : Chapitre premier – Août 2020

Août 2020

Le jour de son arrivée dans un nouveau pays, chaque expatrié ou voyageur devrait rencontrer une pompiste sympa. « Tu t’en fous des panneaux, tu es en Grèce maintenant », me glisse d’un air malicieux cette première autochtone souriante alors que j’hésite à m’engager dans un passage en sens interdit. Vingt-quatre heures auparavant, son homologue italien qui avait couru pour nous faire le plein et racler le pare-brise avec la manière théâtrale que savent employer les Transalpins, s’était bien gardé de nous prévenir que le service coûtait presque 40 centimes par litre – le panneau était bien dissimulé de façon à ce qu’on ne le voit qu’une fois l’acte accompli. Tranchant nettement avec la petite escroquerie de ce filou, l’accueil jovial de la pompiste grecque ne peut être que perçu avec réconfort, surtout après le tableau de bienvenue offerts par l’aurore rose reflétant sur les montagnes de Corfou et par une mer d’huile nous guidant jusqu’à Igoumenitsa.

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Nous sommes désormais loin de l’aéroport pluvieux et désert d’Adélaïde un dimanche matin au sortir de trente heures de vol où nous nous demandions ce que nous foutions là, dans un froid que l’évocation du nom « Australie » ne prépare pas à affronter. Encore plus loin du hall des arrivées de Tunis-Carthage, où, sous presque quarante degrés sans climatisation, nous avions guetté l’apparition de nos bagages sur le tapis pendant deux heures avant de se faire conduire par Bilel, mon nouveau patron, dans les bureaux de l’entreprise que je quitterai après seulement une journée. Encore et encore plus loin de cette nuit argentine où les rues alignées en rigides cuadras de Buenos Aires dégageaient un mystère insondable, un parfum d’incertitude et une excitation d’avoir franchi l’Equateur pour la première fois de notre existence.

Ici, tout s’éclaire et devient limpide comme une eau cristalline : la Grèce nous donne rendez-vous pour poser nos bagages pour de bon et ses prémices ne nous font que saliver davantage. Quand on a déjà roulé pendant trois jours sur mille cinq cent bornes, les cinq dernières heures d’autoroute s’avalent sereinement, à travers l’Epire, la Grèce centrale, le nord du Péloponnèse et enfin l’Attique, atteinte après avoir longé le Golfe de Corinthe, un nom évocateur qui donne envie de voir se dresser des colonnes antiques à tous les coins de rue.

 

 

Le trafic s’épaissit dans la banlieue d’Athènes mais rien de bien méchant en plein mois d’août de Covid-19 où les plus actifs sont les réfugiés qui attendent aux feux rouges avec seau d’eau et raclette, nettoyeurs de pare-brise organisés tels une armée. Entre insultes en grec, en arabe, en afghan ou en hindi, automobilistes au pare-brise propre et réfugiés qui cherchent à gagner dignement leurs pièces, n’en finissent jamais de se pourrir pour animer un peu les avenues désertes du centre-ville. La fluidité de la circulation facilite l’adaptation à cette conduite plutôt décousue des Grecs, cependant moins cacophonique que la Tunisienne ou la Sud-Américaine car personne ne joue du klaxon, mais plus difficilement lisible que l’Australienne où chacun garde bien sa gauche, de peur de voir les gyrophares s’illuminer avant de distribuer une fine à plus de 300 dollars.

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Le soleil est au zénith et brûle les rues calmes de Gazi lorsque nous déballons l’intégralité de la voiture dans la chambre louée pour une semaine, le temps de trouver un appart dans le quartier qui nous conviendra. A Gazi, l’ancienne usine à gaz a été reconvertie en lieu culturel autour duquel se succèdent restos et bars branchouilles où la techno et l’électro agressent sans répit les oreilles des fumeurs de narguilé ou des buveurs de mousse fraîche. Installés au bord d’une voie ferrée un peu glauque – comme se doit de l’être un chemin de fer urbain – dans un magnifique appart retapé par Ahmad, un Syrien qui a fui la guerre il y a dix ans, nous prenons nos marques en déambulant dans les rues désertes et chauffées par une ambiance presque caniculaire avec ses trente-cinq degrés permanents.

Très vite, les yeux s’émerveillent de la végétation qu’offre cette Athènes verte. Les citronniers, figuiers et orangers donnent à tous les coins de rue, les acacias jaillissent des trottoirs, les pieds de vigne grimpent jusqu’aux balcons où reposent les oliviers empotés, les bougainvilliers tapissent les murs décrépis de leurs pétales fuchsias ou roses et les lauriers illuminent les zones d’ombre de leurs fleurs roses et blanches. Partout, on aurait envie de poser ses narines pour humer le parfum des fleurs ou de cueillir un fruit pour se rafraîchir tout en errant parmi les ruelles de Monastiraki, la vieille ville où s’entassent les restos et bars privés de touristes – le taux de fréquentation est évalué à la louche par les professionnels à environ 30 % par rapport aux années précédentes.

 

 

Rejoignant l’idée que l’on ne choisit pas son animal de compagnie mais que c’est l’animal qui nous choisit, Pangrati nous a adopté, quartier calme à l’écart du centre. « Bienvenue à la maison », signifie Google Maps une fois que nous arrivons à destination. Cette petite formule toute prête du navigateur prend toutefois tout son sens pour nous, vagabonds aspirants sédentaires, après ces quatre années à se balader aux quatre coins du globe sans jamais trouver de véritable « chez nous ».

Bien sûr, tout n’est pas simple pour valider administrativement notre installation et les craintes émises par les Grecs à qui nous avons confié nos missions à accomplir pour obtenir certains papiers, se justifient très vite. Particulièrement pour obtenir ce numéro fiscal, « Afimi » nous dit-on, récupérable au DOY, dont le bureau local renvoie au centre pour les étrangers, bâtiment austère et vieillot où les employés ne parlent aucune autre langue que le grec. Après deux heures d’attente dans la rue sans rien pour s’asseoir en guettant l’appel des numéros de ticket – gueulés en grec alors que quatre-vingt pour cent de la file est composée d’étrangers – un guichetier désagréable explique qu’il faut revenir avec d’autres papiers.

 

Alors, le surlendemain, il faut désormais cinq heures d’attente sans aucune information – un laps de temps qui convient pour apprendre les nombres en grec, il y a bien du positif à errer devant un bâtiment administratif – pour parvenir devant le même guichetier dont le système informatique tombe en panne à cinq minutes de la fermeture du bureau, désagrément dont nous aurions pu être exemptés si le gars précédent n’avait pas rempli tous ses papiers au guichet alors qu’il avait eu cinq heures pour le faire dans la file d’attente.

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Mais dans un souci d’optimisme, je dirais que l’on parvient toujours à bout de l’administration, même en Grèce. Les valises enfin posées, la bibliothèque garnie de nos bouquins enfin tous réunis, nous pouvons enfin plonger dans l’avenir avec davantage de certitudes. Le nez dans La Grèce et les Balkans de l’historien Olivier Delorme ou bien dans Mani de l’écrivain voyageur Patrick Leigh Farmour, je pars en quête d’informations et de repères historiques et culturels pour apprendre à connaître notre nouveau pays dont l’histoire est injustement méconnue entre les bases de la démocratie moderne posées par Périclès au Ve siècle avant J-C et la crise économique de 2010. Entre les deux, c’est comme si plus de deux millénaires et vingt-cinq siècles étaient bâclés en quelques pages dans les manuels d’histoire, pour évoquer d’abord la domination byzantine jusqu’en 1453, date de la prise de Costantinople, puis la domination ottomane jusqu’en 1830, année de l’indépendance. Ce qui s’est passé pendant et ensuite demeurent des notions assez floues pour qui ne s’est jamais vraiment penché sur la question.

Il y a donc tant à découvrir, à comprendre et ensuite à raconter. Déjà, notre maigre expérience de deux semaines n’empêche pas de ressentir les vibrations qu’offrent Athènes et particulièrement notre Pangrati aérien où les voisins sont moins jeunes que ceux qui fréquentent les bars et restos, nombreux dans le haut et le bas du quartier, particulièrement autour des places, la Varnava ou la Proskopon. Les Athéniens sortent tard pour dîner, rarement avant vingt-et-une heures, mais sont freinés par les règles gouvernementales qui obligent à fermer les établissements à minuit. Cela laisse le temps d’explorer les tavernes – les restaurants aux prix abordables – et de goûter dans chacune d’entre elles une cuisine typique nourrissante et réconfortante, où les mezzés sont servis à base d’aubergine, de tomates confites, de yaourt ou encore de feta, dont notre favori est lorsque cette dernière est rôtie enveloppée d’une feuille de brique arrosée de miel et de sésame.

 

 

Les papilles sont en ébullition, notamment lorsque nous partons remplir notre cabas pour la première fois au marché hebdomadaire de la rue Archimidous, et les cinq sens sont sollicités à chaque recoin du quartier puisque lorsqu’on débarque ainsi quelque part, tout devient une curiosité à explorer. A quelques pas de l’appart, je file pour un footing avant que le soleil ne brûle au stade Panathénaïque, l’enceinte construite en marbre à la fin du dix-neuvième siècle pour accueillir les premiers jeux olympiques modernes initiés par Pierre de Coubertin. A l’aube, sur la coursive accessible aux sportifs qui entoure l’hémicycle, le soleil levant éclaire le Parthénon, vedette de l’Acropole juchée plein Ouest. A chaque passage où je cours face à ce trésor antique, je lève les yeux et ne pense à rien d’autre qu’à la beauté du monument et à tout ce que j’ai à apprendre de cette Athènes dont le nom n’en finit jamais de résonner en promesses.

 

Photos: Mélissa

Texte: Marc

6 Comments
  • AS
    Posted at 09:08h, 01 septembre Répondre

    On vous laisse un peu plus de temps pour bûcher les livres pour peaufiner la visite historique et aussi tester les meilleures tavernes mais on a bien compris que c’était déjà un appel à peine dissimulé! On arrive !!

    • Les Cahiers Vagabonds
      Posted at 11:07h, 01 septembre Répondre

      Si ma description de ce qui est bon et beau ici est meilleure qu’un guide de voyage, alors oui, peut-être faut-il y voir un signe… Nous vous attendons 🙂

  • Cathy O
    Posted at 10:32h, 01 septembre Répondre

    Arrivés depuis presque 2 mois à Athènes et dans le quartier Pangrati, je lis avec délectation vos lignes qui raisonnent totalement avec nos premiers moments athéniens….Au plaisir de se croiser au hasard d’une rue du quartier !

    • Les Cahiers Vagabonds
      Posted at 11:06h, 01 septembre Répondre

      Bonjour Cathy,
      Heureux que ces mots vous rappellent les vibrations ressenties lors de vos premiers pas ici.
      Merci d’avoir pris le temps de lire.
      A bientôt,
      Marc et Mélissa

  • Eric Dalsace
    Posted at 11:30h, 01 septembre Répondre

    Bonjour, à votre disposition pour boire un café à Pangrati (où j’habite également) afin de vous céder les clefs des quelques endroits les plus insolites que je connaisse à Athènes. See you, Eric

    • Les Cahiers Vagabonds
      Posted at 12:17h, 01 septembre Répondre

      Bonjour Eric,
      Merci pour votre commentaire et votre proposition.
      A bientôt,
      Marc

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