Les Cahiers Vagabonds | Chroniques grecques : Chapitre second – Septembre 2020
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Chroniques grecques : Chapitre second – Septembre 2020

Septembre 2020

Athènes se réveille. Aux murmures et aux silences servis par les journées caniculaires de la fin août, succèdent les bruits des fourchettes qui tapent contre les assiettes dans les renfrognements des balcons, sur les tables des terrasses fleuries ou dans les recoins des tavernes. Les voix s’élèvent, ici celles des voisines qui braillent des sonorités que l’on ne comprend pas encore, presque espagnoles, presque italiennes, surtout très méditerranéennes. Puis là, à deux pas du palais présidentiel, à l’ombre des acacias, alignés avec un respect de la distanciation sociale à faire frémir un evzone, quelques anciens, chemises débraillées, nez tombant sur le ventre, ronfleurs ou bavards, débattent avec énergie mais sans vivacité. Et encore, autour de cet hémicycle centenaire, alors que s’époumonent les coureurs à pied, un groupe d’habitués donne de la voix quotidiennement, marchant pendant une bonne heure au rythme de rires enjoués qui redonnent de la blondeur à leurs cheveux blancs qui couronnent leurs crânes dégarnis.

Aux halles municipales aussi, les gouailles des bouchers et poissonniers résonnent sur les carcasses éteintes des moutons, poulets et boeufs sans faire trembler les yeux vides des dorades ou des saumons ni perturber les pointes inanimées des espadons. Véritable lieu de mixité sociale et ethnique, le marché rassemble tous ceux qui aiment passer du temps dans les couloirs aux odeurs de chair fraîche, prémices à un repas qui remplira les panses et redonnera du baume au coeur pour supporter la crise. Plus les étals sont remplis de mort, plus les allées reprennent vie.

Pour relire la première chronique grecque, c’est par ici

Comme tout le monde donne de la voix, les perruches aussi participent à la fête. On raconte qu’elles sont arrivées par surprise à Athènes il y a peu et qu’elles n’en ont plus bougé, s’installant autour du jardin national, un paradis végétal du XIXe siècle où les joggeurs intrépides, pas effrayés par les 35 degrés, s’offrent une course à l’ombre des arbres en plein pic de chaleur. Alors que je regarde les sportifs épuisés ouvrir les vannes d’un robinet d’eau pour rafraîchir leurs corps bouillants, je prends le chemin de chez moi escorté par les citronniers et les orangers puis par les cyprès et les acacias, autant d’arbres où les nombreuses cigales peinent à se faire entendre sous l’effet du raffut des perruches. Il y a ici une routine agréable.

Infatigables et nocturnes ces cigales,
Elles traversent les jours, traversent les nuits,
Puis-je seulement rêver, diables de timbales ?
Ronfler, dormir, me prélasser encore et puis ?

Un baiser sur une épaule, un plancher qui craque,
Le jeu de paume, le débotté d’une porte,
Où est-elle, cette routine que je traque ?
Murs rassurants, aventurier à la Bohort,

Les escaliers sombres, l’immeuble vacillant,
Le boulevard éteint, blafard, rond, point, carré.
Aube, soleil, les v’là les héros du néant,
Gueules et gouailles, les étals colorés.

Un marchand d’orange phénicien dérive,
Pastèques, melons et ses barbares de figues,
Tournez et tournez encore, doux fruits prodigues,
Autour de cet hémicycle au parfum olive.

Chats affamés et miauleurs, chattons frotteurs,
Respiration haletante, effort d’athlète,
Et cet estomac aussi réclame sa fête,
Appétit d’Histoire ou puissance du toasteur.

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Après un mois d’août placé sur le thème de la découverte, septembre n’a pas été si fructueux en termes d’exploration malgré une volonté de recherche du passé, de la culture et des coutumes athéniennes et grecques. La barrière de la langue – même si les Grecs sont largement anglophones ou francophones – et surtout cet irrésistible besoin de prendre un peu la poussière dans le coin de l’appartement après avoir tant bougé ces derniers mois, incitent davantage à plonger dans les livres plutôt que de marcher longuement dans les rues à la recherche d’une conversation ou d’un détail à soustraire. La chaleur s’estompant, octobre arrivera à point nommé pour en terminer avec cette procrastination.

Alors, c’est avec la littérature et particulièrement grâce à Mani, de Patrick Leigh Farmour (1915-2011), que je pars en quête d’informations et, si elles appartiennent aux années cinquante, les révélations de l’auteur britannique complètent bien les premières impressions offertes par la Grèce : la qualité de l’accueil y est inestimable. Par exemple : « Il est fréquent, dans la Grèce d’aujourd’hui, que l’étranger se voie offrir la place d’honneur à une longue tablée de villageois qui célèbrent un mariage, un baptême, des fiançailles ou la fête d’un saint. Son assiette et son verre se remplissent sans cesse comme par magie. »

Ou encore : « Plus encore que les jours de fête, il faut admirer l’attention que les particuliers accordent aux étrangers les jours ordinaires. On peut être légitimement étonné par le chamboulement que provoque dans la maisonnée l’arrivée d’un étranger. On agit avec simplicité, sans façon, mû par une gentillesse si peu feinte que la hutte la plus délabrée s’en trouve transformée en demeure magnifique. »

En écho aux observations de l’auteur, il y a cette douce manière dont Despina, charmante vieille dame établie en bord de plage de Schinias, à quelques encablures du célèbre village de Marathon, nous réserve un accueil spontané alors que nous sortons de notre voiture. Elle nous adresse des recommandations pour se garer, nous attend pour montrer le chemin vers la plage puis nous invite en fin de journée jusqu’à son portail pour présenter ses huit chiens qui accueillent les inconnus avec la même douceur que leur maîtresse.

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La Grèce semble un endroit où il fait bon vivre, surtout quand on arrive d’ailleurs. Ce constat doit être accompagné d’une anecdote racontée à Farmour par un vieux du village de Layia, au sud du Magne, au sujet d’un Anglais appelé Gladstone. Gouverneur pour les îles ioniennes, Gladstone ne donna pas signe de vie pendant plusieurs semaines à sa femme qui, inquiète, s’en vint le chercher depuis Londres. Lorsqu’elle débarqua à Corfou, elle trouva son mari sur la grand place, affalé sur cinq chaises, endormi, un bout de loukoum coincé entre les dents et un narguilé éteint qui pendait au bout de ses doigts. L’épouse lui asséna un coup de parapluie pour le faire rentrer à la maison. La référence au parapluie, pour rendre hommage à la pluie de Londres et amplifier la rapidité avec laquelle la femme était venue récupérer son mari qui est reparti dans l’instant en Angleterre, symbolise l’attrait des Grecs pour les anecdotes exagérées et pour les histoires en général.

Malheureusement, ce tableau idéal de l’accueil grec ne doit pas occulter les évolutions liées aux nouvelle problématiques de nos sociétés européennes qui touchent de plein fouet les pays en première ligne comme la Grèce : en plein cœur du mois de septembre, l’île de Lesbos, située proche de la côte turque, a été le théâtre d’un incendie dans un camp de réfugiés fréquenté par 12.000 personnes alors qu’il ne peut en contenir que 3.000. Exaspérés et au bout de leurs peines, les occupants n’avaient plus le droit d’en sortir depuis six mois et le début de l’épidémie de Covid-19, vivant dans des conditions insalubres et indignes. Lesbos, là-même où des habitants motivés par quelques membres d’Aube dorée, le parti néonazi à l’influence croissante, ont empêché une embarcation de réfugiés – parmi lesquels des enfants – d’accoster. La situation relève davantage d’un problème et d’un malaise européen que d’une spécificité nationale grecque – on peut assister aux mêmes scènes partout dans l’UE – mais elle révèle les dangers qui nous guettent et rappellent que tout le monde n’a malheureusement pas droit au même accueil ici.

Et pour suivre l’actualité morose, la Turquie est venue compliquer les relations dans l’Est de la Méditerranée et piétiner le droit international en introduisant un navire de recherche sismique pour déceler des gisements de gaz dans les eaux territoriales grecques, accompagné par des bâtiments militaires. Conséquence, les autorités de Grèce déploient aussi leurs forces et, au large de la baie de Schinias qui abrite la belle plage à côté de chez Despina, un navire militaire grec fait le guet, entouré d’insouciantes planches à voile.

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Heureusement, en revenant de la plage où l’on passe l’après-midi à ressasser toutes ces mauvaises nouvelles, du bord de l’autoroute nous apercevons l’œuvre incroyable d’un artiste. Il s’agit d’un peintre qui tient un tableau idyllique dans lequel il a réussi à synthétiser Athènes. Tout y est : les maisons blanches avec leurs toits plats peuplés de paraboles et de cordes remplies de linge humide, les quelques grands hôtels dont les têtes hideuses sortent du décor, les colonnes vivantes du Parthénon rosies par le crépuscule et le ciel bleu nuit qui s’écaille au-dessus de la cuvette formée par les montagnes qui entourent la capitale, ces formes rondelettes, grisonnantes et caillouteuses.

Cet artiste est si précis qu’il parvient à refaire vivre cette ambiance d’un début de soirée de septembre, où l’on ressent la chaleur humide, où l’on entend le chant des cigales faiblir, où l’on devine les espadrilles, les bermudas, les jupes courtes, les robes légères, les grands verres d’eau fraîche servis aux clients des terrasses, les glaçons baignant dans l’ouzo, les Alpha servies dans les potiri, le fromage de brebis crémeux trempant dans l’huile d’olive, les assiettes de pastèques juteuses, les bols d’olives et les premiers fumets qui émanent de la cuisson des souvlakis.

Seulement, le peintre juge qu’il manque un détail pour transformer son tableau en un chef d’œuvre. Sur le coin supérieur gauche de la toile, au-dessus d’une rangée de sommets arrondis, il dessine alors une grosse boule rose vif, avec une nuance jaune feu. Non content de la dessiner, il l’exagère, au point qu’elle exerce une écrasante domination sur cette Athènes qui débauche, rejoint les tavernes et rallie les appartements en transpirant ses bagnoles, ses bus, ses motos, ses piétons et ses chats de gouttière.

Et toute cette vie fourmillante, méditerranéenne jusqu’au bout des griffes, se réduit peu à peu en une taille lilliputienne à mesure que s’élève la grosse boule. Le disque géant captive et laisse les bouches suspendues en l’air, ébahies par une telle abondance de grandeur. Contraints d’entrer dans un tunnel, nous perdons de vue une minute cette beauté et, en ressortant, Athènes s’est déjà dévêtue de sa lumière pour prendre sa teinte obscure de nuit. Le soleil s’est enfui si loin et si vite qu’on ne pourra le revoir que le lendemain.

Texte : Marc

 

1 Comment
  • Pollet Villard S
    Posted at 10:21h, 30 septembre Répondre

    Magnifique. Athènes est un bijou!

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