Les Cahiers Vagabonds | Chroniques grecques: Chapitre 3 – Octobre 2020
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Chroniques grecques: Chapitre 3 – Octobre 2020

Les hourras de la foule retentissent et brisent le calme d’une après-midi classique de semaine. Des cris de joie se répandent comme une onde de bonheur devant le palais de justice d’Athènes. Enfin, on en tient une. Enfin, on tient une bonne nouvelle dans cette année que l’adjectif merdique n’arriverait même pas à qualifier. Enfin, l’humanité reprend des couleurs et s’anime en criant « justice ».

En ce 7 octobre 2020, Aube Dorée, le parti d’extrême-droite de Grèce, d’idéologie néo-nazie, a été reconnu comme une organisation criminelle après cinq ans de procédure et plus de 400 audiences. « Les nazis en prison » se sont mis à hurler les manifestants ivres de soulagement. En Grèce, comme partout en Europe, l’extrême-droite n’en finit plus de hanter la liberté et la tolérance, alors, cette décision de justice hautement symbolique ne peut que redonner du baume au cœur : on préfère mille fois ceci à un cordon de racistes empêchant un bateau de migrants d’accoster sur une île.

Cette décision combinée à une excellente nouvelle sur le plan personnel, dessine les prémices d’un octobre radieux. Pour se rendre compte de ce que peut être la Grèce en cette saison, il convient de laisser la parole à Patrick Leigh Fermour, dans Roumeli : « L’été grec meurt lentement. Octobre se fondait dans novembre, mais seuls l’heure anticipée du crépuscule, les brumes soudaines, l’air frais des montagnes et l’embrasement des hêtres nous avaient laissé entendre (…) que l’automne et l’hiver étaient en bonne voie. »

Voilà pourquoi il est difficile de ne pas apprécier d’être ici en octobre, dans une Grèce ensoleillée où l’on se baigne dans la mer Egée, où l’on mange du poulpe grillé en terrasse, où l’on déambule avec légèreté dans les rues animées mais sereines, où les couleurs vives de l’été s’estompent avec sérénité dans la nostalgie automnale. Avant le retour des informations traumatisantes et de l’actualité pénible de novembre, il est important d’éprouver du plaisir et tant pis si c’est égoïste, tous les maux de la planète ne doivent pas nous priver de caresser le bonheur. Se régénérer aide d’ailleurs à affronter avec plus d’énergie la guerre quotidienne que nous livre l’existence. Surtout en ce moment.

Sorti un peu de ma tour d’ivoire, j’ai poussé mes découvertes au-delà de notre quartier de Pangrati, si précieux et m’offrant une routine tellement agréable que j’en avais oublié en septembre d’assouvir ma soif de nouveautés. Je réserve mes déambulations urbaines pour plus tard, lorsqu’il n’y aura plus rien à raconter de neuf après des semaines d’inéluctable confinement. L’hiver grec ne fera pas exception.

Je profite de ces lignes pour sortir un peu d’Athènes, prendre le bateau au Pirée pour rejoindre Egine et son vieux port où les mouettes guettent non loin des baraques qui vendent de la pistache par tonnes. La réputation de l’île se bâtit sur les pistachiers que l’on voit border les petites routes de montagne, verdoyants et teintés de pourpre. La concurrence est rude avec les oliviers, la pervenche de Madagascar, les euphorbes des vallons, la dentelaire du cap, le jasmin, les bougainvilliers, les lauriers, les orangers, les acacias et les buissons ardents. Tout ce petit monde végétal régale les yeux et se fond dans un décor empierré où les colonnes doriques du Temple d’Aphaïa tiennent encore debout sur un promontoire avec vue.

Les maisons blanches ornées de menuiseries bleues donnent un air de carte postale et appellent au cliché grec mais les toits sont coiffés de tuiles, nécessaire rappel aux Balkans. Les petites églises ou chapelles sont partout, de même que les chapelets accrochés aux rétroviseurs ou les croix fixées autour des cous: tout ramène systématiquement à la religion orthodoxe. Au cœur de l’île, un monastère ouvre ses portes aux curieux et aux croyants. Un immense chêne Kermès trône dans la cour face à l’entrée matérialisée par une austère porte rouge bordeaux encastrée dans un mur blanc et au-dessus de laquelle sont peints des paons dorés faisant la roue dans un ciel turquoise. L’intérieur est d’un calme à peine troublé par les cris répétitifs d’une religieuse infatigable : « Kostassssss ? » hurle-t-elle à au moins quinze reprises tandis que l’intéressé ne répond jamais. Entourée d’une verdure galopante ou enivrante, la cour mène à l’entrée d’une petite église où une autre religieuse associe la couleur de son regard à la noirceur de sa tenue.

Un fidèle me précède, ôte son masque pour embrasser l’idole puis le remet sur son nez. Le suivant fait de même et j’imagine que tous ces intrépides font confiance à Dieu pour les préserver du Covid. Porter un masque mais poser ses lèvres au même endroit que tout le monde relève d’une pratique surprenante. L’humain est un paradoxe. Au fond de l’église, une femme pleure avec énergie, il faut dire que l’orthodoxie réserve traditionnellement ce rôle aux femmes, particulièrement aux veuves. Dans le passé, lors des enterrements dans certains villages, les endeuillées avaient pour fonction de pleurer avec force, aidées en cela par d’autres femmes venues exprès pour s’acquitter de cette tâche. Certaines étaient même soupçonnées de prendre plaisir à exagérer les complaintes et la qualité des pleurs était ensuite évaluée puis débattue comme l’on analyserait aujourd’hui un match de football.

Sortis du cadre religieux, cherchant en vain le fameux Kostas qui n’a jamais daigné répondre à la gueularde, nous profitons des montagnes d’Egine dont chaque sommet offre un point de vue sur la mer. Les chèvres ont des pâturages bien agréables et j’espère qu’elles profitent de la vue lorsqu’elles broutent au cœur des vieilles pierres, jamais bien loin de l’Egée. Les chats errants adoptent la quiétude insulaire et sont moins stressés que leurs congénères de la capitale, les abeilles volent sereinement de même que les oiseaux. L’ensemble offre ainsi une sérénité agréable. De retour à Pangrati, tout n’est que légèreté avant de filer dans le Péloponnèse et à Andros, que je vous raconterai plus tard. Octobre en Grèce renvoie à une certaine idée du bonheur : on occulte les soucis car il y fait bon vivre et l’on y condamne les fachos.

Texte: Marc

Photos: Mélisssa

 

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