Les Cahiers Vagabonds | Récit – Sur les routes du Péloponnèse : trois jours en Argolide
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Récit – Sur les routes du Péloponnèse : trois jours en Argolide

Tailler la route sans autre perspective que d’être surpris par ce que l’on va voir devient un luxe précieux. Lorsque nous quittons Athènes et ses interminables boulevards qui mènent au nord de l’Attique, un sentiment d’excitation nous enveloppe, ce petit frisson qui précède toujours les départs en vadrouille. Il fait du bien ce petit frisson en ce moment, même sur une autoroute. En Grèce, il suffit de lever les yeux pour accéder à la beauté. Même lorsqu’il faut longer des dizaines de cuves de raffinerie, il n’y a qu’à tourner la tête vers la droite et observer les montagnes rougissantes. Puis, après la baie des pétroliers, l’autoroute longe le Golfe de Megara et ses eaux d’un bleu limpide, presque turquoise, avant d’atteindre Corinthe.

CHRONIQUES GRECQUES D’OCTOBRE: Fachos condamnés, soleil et liberté

Corinthe, à cheval entre deux golfes, est la porte d’entrée du Péloponnèse, cette région de la Grèce continentale qui dessine trois petites pointes en direction du sud et une quatrième vers l’est, l’Argolide. C’est en direction de cette dernière que nous nous dirigeons mais avant de plonger davantage vers les confins de cette Argolide, Corinthe l’Ancienne nous invite à une halte sous un ciel gris qui s’assombrit dangereusement au-dessus de ses ruines désertées par la foule. Au-dessus du site antique, l’Acrocorinthe porte les traces de l’Histoire : citadelle antique chargée de veiller sur la cité, elle est composée de portes ottomanes ou encore d’une chapelle byzantine, témoignages de l’évolution politique et culturelle de cette région. Juchée sur deux sommets situés à plus de 575 mètres d’altitude, la citadelle aux remparts admirablement conservés offre une luxueuse vue sur les Golfes de Corinthe et de Megara et laisse entrevoir à l’arrière une infinité de montagnes se perdant parmi les voiles nuageux.

Le panorama coupe le souffle, surtout lorsque le ciel sombre laisse passer des halos de lumières qui éclairent par bribes des toits de tuile d’un village perché à flanc de montagne, un voilier au mouillage dans le golfe ou un sommet désert. Il n’est pas difficile, à la vue de cette impénétrable chaîne, d’imaginer comment la mythologie la plus célèbre ait pu naître ici. Incongrue, la présence de nuages dans le ciel grec renforce le mysticisme et appelle à la naissance des légendes. Des montagnes qui s’évanouissent dans le ciel nuageux, une mer d’huile couleur turquoise dans laquelle baignent les îles saroniques, des villages en pierre éparpillés parmi l’abondance de verdure au milieu de laquelle naissent de petites perles rouges, orange, roses ou violettes, autant de grenades, d’oranges, de fleurs de lauriers ou de bougainvilliers : les dieux de la mythologie grecque semblent habiter chaque élément. C’est donc cela la Grèce du Péloponnèse : un décor sans cesse irradiant, où les grimaces des chiens errants solitaires donnent la larme à l’œil, où les pierres racontent les siècles, où les fleurs embellissent le moindre carré de misère, même sous un ciel gris, où les églises, même les plus petites, brillent de leur blancheur en toutes saisons.

La route vers le sud est une plongée divine, tantôt entre les montagnes, tantôt en bord de mer jusqu’à l’arrivée à Archea Epidauros, charmant petit port de pêche au calme exagéré. Les bateaux qui drainent les touristes jusqu’au site de plongée de la cité engloutie sont à l’arrêt, tout comme les serveurs des restaurants qui attendent les chalands en prenant le vent sur le quai. L’hôtel Poséidon n’a lui rien de divin, vieillot et désert, comme tous ses congénères situés le long du port où les chats câlinent ou s’embrouillent en fonction de l’humeur. Quelques anciens partagent une bouteille d’Ouzo en terrasse et laissent échapper leurs gouailles de pêcheur parmi les relents de silence qui entrecoupent les chocs du ressac contre les rochers précédant l’embarcadère.

Il faut attendre la tombée de la nuit pour voir les têtes entrer dans les bars pour y regarder un match de Coupe d’Europe de football, un duel entre Le Pirée et Marseille qui n’a d’olympique que le nom des équipes. Sans cet événement, le port serait resté désespérément vide car les Grecs, comme beaucoup de peuples de Méditerranée, n’aiment pas beaucoup sortir de chez eux sans soleil.

Le constat vaut pour les Grecs comme pour les touristes : un séjour en Grèce appelle souvent pour l’étranger le soleil, les plages et la bronzette alors de novembre à mars, le tourisme de masse épargne le territoire. Covid oblige, octobre 2020 ressemble à une spectaculaire période de hors-saison et, égoïstement, nous n’allons pas nous en plaindre : à neuf heures du matin, le théâtre antique d’Epidaure datant du quatrième siècle avant J-C., le mieux conservé au monde de cette époque, nous attend tout à fait désert, paré de ses lumières matinales douces et discrètes.

Débusqué au dix-neuvième siècle, ce bijou est si bien figé dans le temps que l’on y donne encore des spectacles chaque été. Le théâtre est doté d’une acoustique hallucinante grâce à l’emplacement des sièges : le son part de la scène vers les gradins, amplifié par des amphores postées sous les sièges. Imaginez un peu, se retrouver au centre de la scène ou au sommet des marches pour y apprécier, si ce n’est l’art, l’arrière-décor : des montagnes verdoyantes, encore et toujours, puis les pierres de l’Ancienne Epidaure, ses halles de réception, ses temples, son gymnase ou son hôpital qui serait l’un des premiers de l’Antiquité. On raconte que lorsque les malades y arrivaient, ils devaient respecter un délai d’incubation emmitouflés dans une peau d’animal, généralement de brebis.

La Grèce est trop généreusement dotée d’îles que l’on pourrait en oublier injustement ses presqu’îles. Nous filons en direction de Methana, petit territoire isolé avancé dans le Golfe saronique au sud des îles d’Agistri et d’Egine. Le petit bras de route permet d’accéder à une première plage où se déplace un groupe de flamands roses venus pêcher en eaux peu profondes. L’endroit est presque désert, le chemin goudronné et défoncé, très étroit, serpente au plus près des maisons isolées et mène jusqu’à un premier petit port, celui de Vathi.

Nous nous installons à l’entrée du village sur la terrasse en bois couverte de feuilles de palme d’une taverne de poissons. A deux pas des tables, un petit ponton a été aménagé pour y amarrer le bateau de pêche du sympathique patron que l’on voit ajuster ses filets au-dessus de son ventre bedonnant. La fille du pêcheur est au service et ouvre le congélateur pour nous déballer ses poissons sous l’œil noir de sa grand-mère, tenancière octogénaire tremblante aux mains accrochées au déambulateur. Les poissons choisis sont pesés sur une petite balance installée sur une table ornée d’une toile cirée décorée de poissons. Une autre table, nappée de carreaux violets, rend hommage aux morts et aux vivants à travers une multitude de cadres photos laissant entrevoir des gosses et des vieux, en couleur ou en noir et blanc. Disposés en quinconces comme sur une pierre tombale, ils sont veillés par la vieille dame, intransigeante lorsqu’il faut énumérer les prix. Péniblement, elle assène le dernier mot et ses souffrances lui ôtent la possibilité d’offrir un sourire même si elle ne lésine pas sur les formules de politesse d’usage.

En s’avançant un peu vers le centre du village, se trouve un petit port entouré de tavernes de poissons à l’allure plus touristique et fréquentée par les bateliers qui sont au mouillage. Partout en Grèce, les voiliers baignent dans les criques et à l’automne, ce sont généralement des retraités qui profitent de la saison plus calme pour couler de paisibles jours en navigant parmi le paradis des Cyclades, des îles égéennes ou saroniques. Il est amusant de distinguer ces personnages souvent caricaturaux, joues bronzées, cheveux blancs salés, chaussures bateau aux pieds, polos bleus, shorts pastel, attitude fière et traits apaisés par une existence simple, celle des grandes vacances méritées avec un revenu confortable. L’allure bourgeoise de ces voileux tranche singulièrement avec l’allure moins artificielle des habitants de certaines bourgades peu accessibles par la voie terrestre.

En quittant Vathi, la route s’élève et dessine des lacets à flanc de montagne, laissant sur la gauche une merveilleuse vue sur la mer.  Nous crapahutons jusqu’à l’entrée d’un envoûtant cratère. Alors que l’on doit s’accrocher à ces pierres volcaniques ponceuses, l’obscurité qui se dégage de l’intérieur de la montagne ferait presque trembler d’effroi tant elle alimente les plus effroyables légendes. Que peut-on imaginer alors que l’on se trouve au sommet d’une montagne, au-dessus d’un trou noir et en dessous d’immenses rochers formant une toiture naturelle ? Mais à peine sortis du sommet du cratère, les couleurs simples éclatent à la figure : le rouge des roches, le vert fluo des aiguilles de pin et le bleu de la mer.

Une fois revenus sur la route goudronnée, il est temps de céder, encore une fois, à l’émerveillement du voyage : chaque coup d’œil surprend, prend à la gorge et tient en haleine tant l’on est submergé par une quantité infinie de détails tout en beauté. Les rangs d’oliviers laissent échapper un gourmand parfum d’olives tandis que les haies de lauriers roses bordent la route tapissée de grenades écrasées par les pneus. A l’entrée d’un village, un figuier apporte un peu d’ombre à un chien en pleine sieste et les acacias, les pins, les eucalyptus et les buissons ardents verdissent les contours des maisons. Les bougainvilliers n’en finissent jamais d’offrir des teintes mauves et roses à ces villages de montagne où les murs blancs sont coiffés de tuiles jaunes. Vus d’en haut, les villages du Péloponnèse sont une synthèse parfaite des Balkans et de la Grèce, cette indissociable histoire entre les Slaves du Sud et les Grecs.

Lorsque l’on plonge dans les dédales des ruelles, l’accueil n’est pas spontané. A Makriloggos, il n’est pas recommandé de faire aboyer un chien à l’heure de la sieste. Si l’animal s’adoucit lorsqu’on lui prodigue des caresses – après voir uriné sur notre pneu –, l’ancien qui a été réveillé par les aboiements sort de sa maison, paré des mêmes teintes aperçues en haut du volcan : le bleu pour les yeux, le vert pour le pantalon treillis militaire et le rouge pour la couleur du visage. Nos bases de grecs nous permettent de saluer avec courtoisie et notre expérience de voyage complète la lecture des phrases que nous ne comprenons pas : un ancien qui vous montre du doigt en gueulant, file en clopinant jusqu’au puits du village où il remplit son seau tout en vous soufflant à la figure toute sa haine, c’est certainement une invitation à ne pas demeurer trop longtemps par ici.

Plus loin, sur les hauteurs de Kounoupitsa, les religieuses orthodoxes voilées de noir semblent aussi méfiantes. Les deux vieilles dames assises sur un banc conversent avec une femme plus jeune, au collier lesté d’une lourde croix. Cette dernière, à la vue de notre voiture, se saisit de ce réflexe qui nous fige en 2020 et révèle des informations intéressantes sur l’évolution des habitudes : elle remet son masque sur son nez. L’arrivée d’un inconnu dans un village reculé suscite toujours une méfiance : relever son masque est une sorte de réflexe de défense pour se dissimuler et surtout se protéger du danger potentiel que représente cet inconnu. Même lorsqu’il arrive à bord d’une voiture, ce qui va, a priori, empêcher toute transmission de virus. Une fois quitté le village, j’observe mon rétroviseur comme le diable guette ses arrières : la dame a déjà ôté son masque.

Peut-on continuer à se délecter des routes incroyables du Péloponnèse oriental même lorsque l’on quitte Methana ? Toujours, oui, même si la sortie de la presqu’île laisse s’éloigner la quiétude et la parenthèse du temps suspendu. A Hermione, où nous faisons étape, la petite ville termine sa course jusqu’à une pointe abritant une pinède. Avant ce bois, les flots bordent deux côtés de la ville où se dessinent deux ports : l’un, juché sur un promontoire, permet d’observer d’en haut le coucher du soleil et de se poser sur des terrasses stylées prisées des touristes. Comme les prix sont souvent proportionnels à l’altitude, l’autre côté, au ras de l’eau et des maisons, accueille les tavernes populaires où l’on mange abrité par des vieilles bâches. Les vieux, hommes et femmes, se lèchent les babines quand arrivent les premiers verres d’ouzo et les souvlakis généreusement servis accompagnés de tzatzikis, de frites ou de salades d’aubergines.

Pour terminer ce périple court mais réconfortant sur les routes d’Argolide, la remontée jusqu’à Nauplie permet d’emprunter encore de délicieuses routes de montagne et de s’arrêter à Didyma, village isolé où le café se boit en toute tranquillité sur une terrasse ombragée par les acacias. Un ancien solitaire, porte la tasse à sa bouche à intervalles réguliers et lorsqu’il ne boit pas, il agite son chapelet avec énergie. Autour de lui, rares sont les passants qui ont moins de soixante ans et cette blancheur sur les cheveux marque l’irrécupérable poids des années sur ces villages qui se meurent.

A deux pas de Didyma, deux curiosités géologiques suscitées par l’effondrement des roches : deux trous immenses donnent l’impression d’un impact de météorite. L’un d’eux est à flanc de montagne, l’autre dans la plaine, ce qui créé une sorte d’entrée vers le centre de la Terre. Un petit escalier a été construit au cœur des roches pour accéder à une église troglodyte où l’encens masque mal l’odeur de moisi. Cinq chaises vides sont installées et attendent les prochaines prières des fidèles, sous l’œil austère d’icônes tristes et de cadres poussiéreux.

Première capitale grecque après l’indépendance (1830), Nauplie sonne un retour aux feux rouges et à la cacophonie des véhicules. Articulée autour de la place Syndagma, la vieille ville conserve tout son charme italien lié à la présence de Venise pendant des siècles. Grâce à une culture du commerce, les Vénitiens étaient parvenus à garder la mainmise sur le flux de marchandise de l’empire byzantin pendant de nombreuses années. Il en résulte donc une influence importante sur la vie de certaines villes grecques.

Les ruelles étroites laissent entrevoir des vestiges ottomans, comme la vieille mosquée en pierre au minaret décapité. La citadelle et le fort vénitien surveillent avec zèle la plage où la date du jour n’empêche pas la baignade dans cette mer encore accueillante, pas comme les vestiges d’une hôtellerie abandonnée en bord de côte. Greffé sur les parois du fort, un hôtel à l’abandon depuis plusieurs années dégueule l’industrie du tourisme de masse à la face des privilégiés qui profitent tout de même d’un bain. Une vieille dame enchaîne les longueurs en chantant, émerveillant ainsi la trentaine de chanceux qui s’offrent un concert en plein air le corps dans l’eau, un 23 octobre.

Un dernier crochet par Mycènes, où trente-cinq siècles vous contemplent. Les portiques et files d’attente interminables de touristes sont éclipsées par de grandes avenues vides au cœur d’énorme pierres qui attestent de l’antériorité de cette civilisation. Contrairement aux finitions de la grande époque athénienne, l’architecture de Mycènes est plus brute, établie plus de sept siècles avant le rayonnement de la cité de Périclès. Mycènes est la première cité de Grèce continentale à s’être ouverte au commerce maritime, placée au sommet d’une montagne où ses vieilles pierres dessinent encore la porte des Lionnes, les hôtels particuliers, les citernes et les cercles royaux abritant les tombes des anciens souverains. Le coucher de soleil accompagne la fermeture d’un site presque désert et le privilège d’être seul magnifie tous les décors, surtout au sommet de cette petite montagne autour de laquelle plus rien ne bouge.

Au moment de repartir vers Athènes, rempli de cette légèreté que sait offrir la route, je regarde encore une fois la carte du Péloponnèse : le territoire que nous venons à peine de sillonner n’est qu’une toute petite partie de la région, une petite tâche de cette Grèce continentale que je devine maintenant comme beaucoup trop grande pour pouvoir être visitée en une vie, surtout lorsqu’elle est rognée par les confinements. De savoir que la page blanche de la Grèce n’a été qu’à peine gribouillée me procure un sacré frisson : vivement les prochaines pérégrinations.

Texte: Marc

Photos: Mélissa

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