Les Cahiers Vagabonds | Récit – Sur les routes serpentées d’Andros
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Récit – Sur les routes serpentées d’Andros

Mer pourpre, huileuse, langoureuse, sereine. Le ferry progresse avec douceur dans le nord des Cyclades, les sommets rocheux dressent une haie naturelle jusqu’au moment du dernier virage, l’arrivée vers Andros, via l’entrée par une petite et douce crique. Quand une île se dévoile, quand se rapprochent les rangées de mâts, les pointes des caïques et les filets de pêche au repos, quand se devinent les rides sur les visages des anciens assis sur les bancs et les pancartes des psarotavernes, l’émotion ne peut être que tangible. L’arrivée par la mer représente toujours un moment de plénitude et personne ne s’y trompe : si les passagers s’amassent sur le pont lorsque le ferry entre dans la crique, c’est plus pour assister à ce spectacle que pour sortir en premier sur le quai.

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Pas le temps de dire « ouf », filons avec appétit sur ces routes bordées de pierres de l’immense Andros, une des plus grandes îles grecques. Laissons derrière nous le port de Gavrio et longeons depuis son promontoire cette mer merveilleusement douce, mielleuse presque. Ses flots sont fendus par le ferry en route pour Mykonos, suivi par les mouettes mal habituées par les gourmandises des passagers. Pas de programme, comme d’habitude, suivons simplement cette route, sentons les embruns, regardons les figuiers, les cyprès, les bougainvilliers, les lauriers, les oliviers… Comme d’habitude, la nature grecque nous gâte dès lors que l’on pose sur elle un regard sensible.

Un virage, un promontoire, de vieux bâtiments délabrés à gauche, bouffés par l’usure du temps ; un magnifique port à droite, Mpatsi, calé dans la baie, les maisons blanches ornées de menuiseries bleues et de toits de tuile s’entassent, séparées par des dédales et des escaliers enchanteurs. Les orangers dégueulent, veillés par Arsinoe, petite chienne médaillée se passionnant pour son métier de guide touristique entre deux siestes. Elle ouvre la route, précède dans les étroits passages de petites maisons aux volets fermés. Le sel marin flotte dans l’atmosphère, se colle aux lèvres, le vent agite les drapeaux grecs déployés par centaines en ce jour de « non ». Quatre-vingt ans que les Grecs, par l’intermédiaire de leur premier ministre Ioánnis Metaxas (1871-1941), ont dit « non » aux Italiens qui les menaçaient d’invasion. Pour un pays jeune et longtemps sous le joug ottoman (indépendance en 1830), savoir dire non à l’étranger venu le spolier représente un symbole majeur et en appelle à l’orgueil et à la fierté. Ce jour-là, ils avaient déclenché un combat décisif pour leur histoire.

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Pas besoin d’aller chercher très loin la fierté de ce peuple grec, elle est visible au premier coup d’œil. Il suffit de les regarder aux quatre coins du pays, ces Grecs aux épaules carrées, aux têtes hautes, aux visages forts, aux regards perçants, à l’allure déterminée. Comment ne pas être fier de vivre dans cet univers si beau, si majestueux ? Les ancêtres antiques pères de la démocratie ? Nul besoin d’autant remonter le temps, il suffit juste de regarder deux siècles en arrière, quand ils se sont libérés des Ottomans, quand ils ont repris en main leur destinée, à grandes gouttes de sang et de sueur.

Cela valait le coup de se battre pour son indépendance, pour défendre des pierres si précieuses même lorsqu’elles ne valent rien. Les pierres, c’est la Grèce. Des pierres, il y en a tellement ici, à Andros. Elles sont empilées dans tous les recoins de l’île, délimitent les surfaces cultivables en formant des étages. Des siècles que les paysans se coltinent l’assemblage de monticules pour parvenir à délimiter des terrains. Toute la partie nord d’Andros est un enchevêtrement de pierres balayées par un vent terrible qui donne de l’élan aux éoliennes. Les maisons y sont plus rares dans cette partie plus rurale, plus isolée.

En comparaison, le sud-ouest d’Andros est plus vert et vous happe grâce à ses plages désertes. Les parasols sont scellés pour l’hiver, les touristes bloqués en Europe de l’Ouest, en Asie ou en Amérique du Nord, même si cette île n’est pas vraiment tournée vers l’industrie touristique. Il n’y a qu’à se balader à Chora, sa capitale pour le comprendre, son centre n’est pas un Disneyland, les boutiques de souvenirs ne sont pas légion et les commerçants de la rue piétonne ne sont pas forcément tous à l’aise avec l’anglais.

Une petite crique s’atteint au hasard de la route, dans la partie de Palaiopolis. Un chemin goudronné, pas plus large que 2,50 mètres, forme des lacets avec poésie, file en serpentant jusqu’à l’entrée de la plage sur laquelle on se gare presque. Une petite chapelle blanche à la porte bleue édifiée sur les rochers veille sur les vagues calmes et douces. Deux quinquagénaires zélées en maillot de bain achèvent le ramassage des ordures échouées sur le sable, saluent poliment et sont rejointes par un retraité. Les trois se glissent dans l’eau et enchainent les longueurs dans cette mer toujours aussi sereine. Je les imite, nous sommes absolument seuls, entourés de l’immense promontoire rocheux et de la mer à perte de vue ; il n’y a pas la moindre brise, les vagues clapotent, les rires enjoués fusent : c’est la plénitude qui vous invite à une danse.

La moindre petite pause vous mouille les yeux, tant on ressent de l’émotion à demeurer ainsi, fragile face à une nature aussi belle. Sur les rivages de Chora, Nikos, un sexagénaire au crâne nu couronné de cheveux grisonnants, profite du jour férié pour se baigner, au pied d’une porte vénitienne formant une arche qui sert de pont pour relier la terre à une vieille forteresse en ruine. Cette baignade, Nikos la répète chaque week-end ou chaque repos que son existence lui offre, depuis quarante ans. Comme de nombreux Athéniens, ses racines ne se trouvent pas dans la capitale et dès lors que le travail et le temps le permettent, il file vite dans la maison familiale d’Andros. « Tous les vendredis, je prends ma voiture et je fais les deux heures de ferry jusqu’ici, je me ressource et chaque week-end je recommence ! », me confie-t-il avec sa moustache retombant sur une bouille malicieuse.

Nikos m’indique l’horizon de sa main :

« Là-bas, toujours tout droit, c’est la Turquie, chez l’autre fou d’Erdogan!

– Chez votre grand copain, tu veux dire…

– C’est le vôtre aussi, maintenant ! [Rires] »

Comme d’habitude en Grèce, on aime bavarder de politique, se marrer, chambrer et passer aussitôt à autre chose. Nikos plonge, ressort la tête de l’eau pour expliquer :

« Andros n’est pas touristique car l’économie de l’île n’a pas besoin de tout ceci. Au cours des derniers siècles, elle a été la place forte des armateurs et des maisons prospères se sont développées. Ici, c’est tranquille, personne ne veut du tourisme. »

Les Athéniens et les locaux semblent apprécier de garder ce petit paradis pour eux et je partage aisément leur point de vue. Alors que le temps se couvre et que la nuit tombe désormais de bonne heure, il vaut mieux être curieux pour débusquer une activité. Certes, l’île possède un réseau de randonnés incroyable et réputé à l’international grâce à des anciens sentiers de chèvre entretenus et une multitude de chemins servant autrefois à rallier les hameaux entre eux. La météo ne permet malheureusement pas l’aventure. Heureusement, la voiture passe aussi à peu près partout, sur des chemins en pierre ou en goudron, empruntant des montagnes russes qui relient des villages balayés par le vent et la pluie mais qui, par temps ensoleillé, sont peuplés d’anciens levant le bras amicalement à votre passage.

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L’avantage de l’orage, ce sont les lumières et les contrastes qu’il offre à la terre, au ciel et à la mer. Lorsque l’on marche entre les cyprès et les oliviers, au bord d’une des rivières qui coulent sur Andros, pendant l’orage, les arcs en ciel éblouissent et resplendissent sur les petits torrents qui doivent leur présence au schiste cristallin qui imprègne le sous-sol. Conséquence de ce cadeau de la nature, Andros peut irriguer à foison et fait pousser ses légumes. Ekaterina ne dira pas l’inverse. Nous arrivons devant son restaurant par un petit escalier dérobé, à l’entrée de Pitrofos, petit village perché à quelques minutes de la capitale, réputé pour son musée de l’huile d’olive, fermé en tant de Covid.

La nuit noire et le mauvais temps n’incitent pas à avancer d’un pas sûr. La devanture du resto repéré grâce à un panneau est en fait celle d’une grande salle à manger : Ekaterina et Ioannis reçoivent les clients directement chez eux. La patronne en impose au premier regard, elle est un personnage que l’on a envie de découvrir. la petite soixantaine, cheveux poivre et sel, joues rondes, sourire aux dents éclatantes, tablier noué autour du cou, petits yeux perçants abritant un regard malicieux: elle dirige les opérations, fait installer sur l’une des trois tables où viennent se mélanger chats et chiens en quête d’un rab et de câlins.

Ekaterina énumère lentement les deux ou trois gamelles préparées au cours de la journée dans sa cuisine où les meubles en bois sont peints en rouge et en jaune. Elle peut aussi poser le bouillon sur la table spontanément au prétexte qu’il fait froid. Ici, pas de commande, on mange ce que la patronne a fait et c’est mieux ainsi, c’est toujours bon et de saison. « La tomate farcie que tu manges, c’est la dernière de l’année, ensuite on va passer aux courges », me précise-t-elle avant de s’assoir à notre table pour raconter sa dernière trouvaille : un pesto avec les feuilles des carottes.

Ioannis, crâne dégarni et sourire communicatif caché sous une petite moustache grise, ne parle pas anglais, il se contente simplement d’apporter sa bonne humeur et d’obéir aux ordres entre deux pianotages sur Facebook. Des clients arrivent ? Il file dresser la table et porter le pain maison. Un peu plus de vin ? Il se dirige lentement vers le cubis et revient avec un verre à pied immense qui déborde et ne sera même pas sur l’addition. « Je m’y retrouve », sourit la patronne qui préfère facturer plus cher le plat et offrir le reste tout en discutant. Les soirs où elle a des réservations, Georgia, la fille, assure le service ; Ioannis reste ainsi planqué dans son coin, sur sa chaise en bois.

Livres de cuisine en plusieurs langues, affiches publicitaires et photographies internationales, cadres, horloges et ustensiles de cuisine sont disposés sur les murs et les meubles en bois, autant de vestiges d’une ancienne vie vagabonde. « J’ai voyagé deux fois autour du monde, maintenant je ne bougerai plus d’ici », sourit Ekaterina, encore une Athénienne revenue sur les terres familiales. Son mari, lui, a toujours vécu sur l’île. Lorsque nous baragouinons en grec, Ioannis se marre et son œil qui parait toujours ému pétille. Il y a des gens qui vous prennent aux tripes d’un simple regard amical.

Ekaterina aime autant la cuisine que les moments de partage qui en découlent : autour d’une table, c’est toujours plus facile de rire. « Ne jamais faire confiance à un cuisinier maigre » nous avertit-elle en se marrant et en déplorant les kilos en trop qui lui collent au nombril. Nous étirons au maximum les interactions avec les gens croisés car nous savons bien que cela ne durera pas, l’hiver s’annonce plus rude cette année et l’on ne parle pas des températures. Pour elle, le confinement qui menace ne sera pas une contrainte : croyante et pratiquante, elle se prépare à un jeûne lors des quarante jours précédant Noël, avec un régime prohibant les produits d’origine animale.

En sortant de chez Ioannis et Ekaterina, la nuit est noire, froide et humide, comme une impression que les grandes vacances touchent à leur fin : novembre convoque octobre, lui fait comprendre que la fête est finie. Il est temps de laisser aux privilégiés leur petit trésor d’Andros et de regagner la capitale sur le point d’être confinée, de regarder par la fenêtre les oliviers et les orangers sur le balcon d’en face. Ce ne sera déjà pas si mal car en Grèce, la luxuriante végétation ne meurt pas vraiment et le soleil ne s’éloigne pas beaucoup : l’astre ne se confine jamais trop longtemps.

Photos: Mélissa

Texte: Marc

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