Les Cahiers Vagabonds | Chroniques grecques – Chapitre 4 : Novembre 2020
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Chroniques grecques – Chapitre 4 : Novembre 2020

C’était écrit à l’avance, prévu depuis quelques semaines : je me disais que, fin novembre, comme le confinement aura drainé son lot de sentiments noirs et maussades, je livrerai une chronique coupée de l’actualité, une déambulation urbaine mobilisée par les souvenirs d’octobre à arpenter les rues d’Athènes et garnie d’informations acquises grâce aux lectures de novembre. Seulement, voilà, le cœur n’y est pas. Bien sûr, j’aurais pu vous balancer quelques détails croustillants et des anecdotes sur le développement d’Athènes, l’évolution de certains quartiers et le ressenti que l’on peut y avoir aujourd’hui. Sauf que je le répète, le cœur n’y est pas.

Novembre confiné est un coup de massue sur une ville jamais si belle que lorsque son soleil inonde ses rues. Lorsqu’on se confine à Athènes en novembre, l’astre n’est jamais très loin mais il n’en demeure pas moins hivernal. Sortir une heure, avec son autorisation en poche, pour palper les rues venteuses et désertes ? Pas besoin d’une doudoune pour savoir qu’il fait froid : les chaises empilées derrière les vitrines, c’est cela le vrai hiver.

« Il y a toujours pire dans la vie », me direz-vous. Je vous donnerai raison, c’est ma maraude préférée. Seulement, lorsqu’un nuage sombre vous suit sans aucun autre objectif que de vous priver du soleil, l’ombre n’est pas meilleure ou plus supportable qu’ailleurs. Quand on est frappé par cette petite dépression post-estivale qui se transforme en super-dépression sous l’effet du Covid, il est difficile de remonter la pente. J’ai toujours détesté novembre et je crois que celui de 2020 a tout fait pour me conforter dans mon aversion pour ce mois que je trouverais plus judicieux de supprimer du calendrier.

En novembre, il fait froid, la nuit tombe tôt, les arbres sont presque tous chauves, le vent se lève, les têtes se baissent. En plus, il n’y a pas encore de neige. Mais si on dit « décembre », on dit « fêtes de fin d’année » et toutes les joies qui en découlent viennent redonner le moral. C’est déjà ça. L’ouverture de la première fenêtre d’un calendrier de l’avent met tout de suite dans les yeux les sapins, la neige, les rôtis, les huîtres et les plateaux vertigineux de fromage. Vivement les réunions de famille… A condition de pouvoir effectuer le voyage.

Encore cette foutue solitude qui revient prendre à la gorge. L’expatriation est un choix égoïste qui permet de se sentir un peu tout le temps en vacances même lorsque l’on travaille. Nouveauté, exotisme, repères bousculés, nouvelle langue, défi quotidien, échanges culturels : les avantages d’être loin de chez soi sont multiples et d’une richesse qui ne se monnaye pas. Elle a seulement un prix à payer lorsqu’on est confiné et tout nouveau dans un pays : la solitude.

Vilain mot que la solitude lorsqu’on est trop heureux de parler dans le vide ou dans le plein, tout dépend si le verre est confiné ou pas. J’aime les gens et heureusement que l’apérovisio a été inventé. Seulement, la Mythos, la Fix ou l’Alfa manquent de bulles lorsqu’elles sont ingurgitées face à une webcam. Voir des têtes connues et entendre des voix chaleureuses teintées d’accent du sud-ouest sont toutefois d’une aide précieuse. Je ne jouerai pas le couplet de la solitude d’expatrié, veuillez me rappeler qu’il y a pire. Mais tout de même, je constate que pour les apérovisios, mon pote de Londres et mon pote de Santiago sont parmi ceux qui répondent le plus vite aux sollicitations : si on aime bien être loin de chez soi, on aime aussi se rappeler au bon souvenir du temps qui passe. Surtout en novembre confiné.

Heureusement, à Athènes, les gens ne se laissent pas abattre. Le Grec semble avoir trop souffert pendant la crise pour se morfondre sur son sort comme j’aurais tendance à le faire : il relève la tête avec fierté et rengage le combat. Je n’ai qu’à prendre exemple sur Cristiana, la prof de grec qui assure avec énergie derrière sa webcam chaque jeudi après-midi après plusieurs heures de visio avec des adolescents. Souriante et dynamique, elle nous enseigne les rudiments de sa langue avec passion.

Ainsi, les progrès ne s’estompent pas et il est plus simple de converser quelques mots lorsque l’on sort dans le parc avec le chaton au bout de la laisse. La nouvelle-venue dans la famille est de fait assez heureuse d’apprendre les rudiments de la chasse aux pigeons et de l’escalade sur tronc. Pour nous, masqués, l’odorat n’a pas à affronter les relents des défécations des chats errants, nombreux dans le parc. Méfiants, ils scrutent notre chaton et veillent à ce qu’il n’empiète pas sur leur territoire. Comprenez, les chats, eux, ont des vrais problèmes comparés aux miens.

Allez, je l’avoue enfin, le tableau n’est pas si négatif. Déjà, il n’y a pas besoin de mettre de manteau : novembre grec s’aborde en petit pull de mi-saison. Pas besoin de sécher les larmes non plus : les oranges qui abondent dans les arbres à tous les coins de rues suffisent à redonner le sourire et à se remettre des pensées négatives.

Alors, je tente l’aventure au bout du parc, sur un terrain de basket au revêtement en béton transformé à moitié en terrain de foot, à moitié en terrain de foot freestyle. Les masques tombent : Philippins, Albanais, Brésiliens, Grecs et de fait, Français, jouent à lancer des gros ballons dans un panier, à marquer des buts ou à jongler. Le tout rythmé par un rap qui crache du « Mbappé ! Mbappé ! » en je ne sais quelle langue, alors que les notes de l’enceinte se mêlent à la fumée des pétards.

Gosses et parents s’affrontent dans des matchs où la joie de courir ensemble compte plus que le score. Les autres, ados ou à peine plus vieux, sont déjà contents de se réunir ailleurs que dans l’appart familial bondé. Au final, le panier à trois points ou le but contre le grillage se fêtent aussi bien sans avoir besoin de parler le même langage. Un sourire reste un sourire, même derrière les barrières des masques ou des mots.

Transpirer au son d’un rap polyglotte, taper poings contre poings après un but ou un jongle qui fait donner du « Bravo ! », se donner une accolade masquée, voir les familles réunies autour d’une poussette ou d’une laisse de chien, entendre brailler : cela fait un bien fou de palper la vie.

Finalement, une petite sortie aussi banale que celle-ci donne pourtant envie de reprendre sa plume pour raconter Athènes. Allez, je me lance. La petite anecdote du mois concernera l’habitat. Juché au quatrième étage, presque au sommet d’une colline, l’appartement offre une vue plongeante sur la ville. Donc, sachez que nous sommes des privilégiés. Pourquoi ? Car à Athènes, dans de nombreux quartiers qui ont été édifiés à partir des années 1970, les logements des étages du haut sont ceux des plus aisés. Tout l’inverse des chambres de bonne parisiennes.

L’explication est simple : comme Athènes peut être une capitale étouffante, la perspective de vivre au-dessus d’un quatrième étage permet de se rapprocher du ciel bleu et d’avoir une terrasse sur le toit ou de grands balcons en coursive. Lorsqu’Athènes a poussé comme une champignonnière il y a bientôt un demi-siècle, certains propriétaires s’associaient avec les promoteurs pour la construction des immeubles, rarement plus hauts que six étages, jamais plus bas que quatre. En échange, ces propriétaires se réservaient les étages du haut. Je ne sais pas dans quelle mesure la proportion est toujours vérifiable mais il semble vrai que les logements de rez-de-chaussée sont plus exigus que ceux d’en haut. Par conséquent, ma position de privilégiée me fait oublier les tracas. Mon moral gonfle encore plus lorsque je regarde par la fenêtre la coursive d’en face : un vrai jardin botanique, où les pots géants d’oliviers, bougainvilliers, citronniers et orangers offrent une meilleure vue aux voisins qu’aux jardiniers eux-mêmes.

Je tourne la page suivante de l’agenda, celle qui affiche le 1er décembre. Je hais novembre mais il n’est pas si terrible : il ne compte que trente jours.

Texte: Marc

Photos: Mélissa

2 Comments
  • Cathy
    Posted at 11:49h, 01 décembre Répondre

    Voisine athénienne de Pangrati, je lis avec plaisir vos chroniques athéniennes….. j’ajouterais que le soleil automnal rend tout de même plus facile ce drôle de mois de novembre même si Plaka sans ses terrasses et ses rires n’est pas tout à fait Plaka…

    • Les Cahiers Vagabonds
      Posted at 09:44h, 02 décembre Répondre

      Bonjour!
      Nous sommes bien d’accord, heureusement que l’astre brille presque quotidiennement 🙂

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