Les Cahiers Vagabonds | Chroniques grecques : Chapitre 5 – Décembre 2020
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Chroniques grecques : Chapitre 5 – Décembre 2020

Cette année, nous n’avons pas entendu les enfants chanter dans les rues d’Athènes mais nous avons découvert les Melomakarones. Il ne faut pas exagérer, prenons un peu de plaisir, tout de même. Ce premier réveillon de Noël prévu en Grèce n’a finalement pas eu lieu. Accablés par la lassitude et l’isolement, par l’ennui de l’immobile peinture blanche du mur face au bureau, nous avons dérogé au plan initial. Coincés dans cette Athènes confinée, nous avons cédé à la facilité réconfortante et aux retrouvailles familiales dans la poudreuse des Alpes.

Cette chronique n’a rien de grecque, tant les vingt premiers jours athéniens ont vite été surpassés par les dix jours alpins. Le mur blanc est évidemment plus fade que le bois du chalet et le ciel gris de l’hiver humide bien plus insipide que les flocons de neige. Plaka et Monastiraki sentent le marbre désert sur lequel seules les dernières feuilles de l’automne volent encore. Les rideaux de fer austères des cafés et boutiques se tiennent droits et invariables comme des portes de prison : c’est une terrible déconvenue pour le moral des troupes. Kolonaki ou Pangrati vivent un peu plus, il faut dire qu’il n’y a pas besoin du tourisme de masse pour donner du sens à ces quartiers. Seulement, la joie n’est pas au rendez-vous et il ne faut pas minimiser les maux quand le moral est en berne.

Alors, on s’appuie sur des ressorts, n’importe lesquels : le sourire d’un gamin au moment de passer sa commande au Père Noël, le ronron d’un chaton, le souvenir d’une heureuse balade en pays austral, l’odeur de la raclette fondue, les boules de Noël sur le sapin ou les bateaux de Noël en vitrine. Les Grecs décorent traditionnellement des bateaux, rien d’étonnant pour un peuple de la mer : c’était ainsi une façon pour les épouses, les mères ou les filles, d’offrir courage et protection aux hommes partis en mer et espérer qu’ils reviennent sains et saufs.

Alors que s’abat la neige sans discontinuer sur les toits des chalets et sur les routes de Haute-Savoie, les caïques de Grèce semblent appartenir à un autre univers. Les cimes blanches et le bruit des déneigeuses remplacent les orangers en fleur et le silence du confinement. Ce n’est plus le mur devant le bureau qui est blanc, c’est tout le reste. La blancheur brille partout entre les chalets magnifiques, les chiens se jettent avec gourmandise dans la poudreuse, la tablée familiale se remplit de visages connus. Les vacances pour certains, le travail acharné de saisonniers pour d’autres : les sentiments se mêlent autour des verres, les traits apaisés et les cernes tentent d’échanger des regards complices.

Les masques tombent lorsque le chapon sort du four, il n’y a plus que des yeux qui brillent et des papilles prêtes à être rôties par l’abondance. Qu’elles sont loin, les caïques de Grèce, lorsque tombent les flocons alors que minuit sonne et raccompagne les cousins repus. Les mondes se confondent, les terrasses désertes de Plaka ou Monastiraki s’oublient dans les ruelles remplies de piétons de La Clusaz. Le goudron sec et craquelé de Pangrati se perd dans l’horizon enneigé des Aravis.

La tête tourne lorsque l’on renifle encore cette odeur de neige qui sèche dans le garage. Les souvenirs du passé hantent : des packs de canettes à porter, des vins chauds à servir, des terrasses à déneiger, des pâtes carbonara à avaler pour tenir le coup. Qu’ils sont loin, les oliviers et les orangers, les citronniers et les bougainvilliers, quand ressurgissent les souvenirs oubliés des montagnes. Vivre avec le froid et la neige est un long apprentissage qui nécessite de la pratique, il ne faut pas s’en éloigner trop longtemps, sous peine d’en perdre l’usage.

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Apprendre à vivre partout, c’est un exercice délicat. Les réseaux sociaux savent rappeler les images du passé et capter la nostalgie des publications du bout du monde. Alors que La Clusaz ne cesse de blanchir sous le poids des flocons, le souvenir du réveillon de Noël 2019 à Melbourne pendant l’été austral radoucit l’âme. Puis, un bond d’un an de plus en arrière ravive la nostalgie d’un autre réveillon dans le désert du sud tunisien, accompagné par les bourrasques soulevant le sable et par les chants des chameliers. Plus le temps avance, incertain et instable, plus le rétroviseur s’agrandit. Est-ce la peur d’avancer vers une nouvelle année de merde après celle qui vient de s’écouler ? Est-ce le premier contrecoup d’une vie vagabonde qui nous mène aux quatre coins de la planète ?

Apprendre à vivre partout, c’est un exercice délicat.

Photos: Mélissa

Texte: Marc

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