Les Cahiers Vagabonds | Chroniques grecques : Chapitre 6 – Janvier 2021
Voyage, reportages,
3374
post-template-default,single,single-post,postid-3374,single-format-standard,qode-quick-links-1.0,ajax_fade,page_not_loaded,,qode-title-hidden,qode_grid_1300,hide_top_bar_on_mobile_header,qode-content-sidebar-responsive,qode-theme-ver-16.8,qode-theme-bridge,disabled_footer_bottom,qode_header_in_grid,wpb-js-composer js-comp-ver-5.5.2,vc_responsive

Chroniques grecques : Chapitre 6 – Janvier 2021

La Grèce sent la vieille pierre, partout, tout le temps. Sur la rive d’une crique au sud du Pirée jusqu’au sommet de la première montagne venue, la pierre est incontournable. De l’Épire à la Crète, de la Thrace à l’Attique, il est toujours question de pierre. La Grèce ne peut être vue autrement que sous le prisme de la pierre, c’est un fait.

Le visiteur étranger n’est pas forcément prévenu car les clichés grecs qui lui trottent dans la tête n’intègrent pas cette dimension. Lorsqu’il met le pied en Grèce pour la première fois, il ne rêve que de l’azur de l’Égée, de maisons blanches et bleues, d’ânes bâtés marchant au pas sur une île des Cyclades ou encore de colonnes antiques dominant des hectares peuplés de pistachiers et d’oliviers.

Un mois plus tôt: chronique grecque de décembre

Une fois débarqué en Grèce, il ferme les yeux et son cliché prend forme. En marchant, il y ajoute ce parfum d’olives qui envoûte les allées des marchés populaires, cette odeur de sel qui se propage entre les îles, ce fumet des souvlakis qui grillent sur les barbecues. Il poursuit sa quête d’une image parfaite en mettant sur son palais ce miel fondu sur la feuille de brick qui enveloppe la feta passée au four. Ensuite, en rouvrant les yeux, il tremble d’émotion au contact d’un bougainvillier en fleurs. Il y met enfin une pincée d’histoire antique en lisant quelques lignes sur la naissance de la démocratie, les guerres des cités, les discours des philosophes… Voilà, la magie d’un territoire unique est servie.

Athènes est cadenassée

Le commun des visiteurs n’a aucune envie de gratter le vernis, il est déjà comblé par les charmes apparents du pays, pas besoin d’en voir davantage. Une plongée dans la mer tiède de septembre, un zigzag entre les boutiques de Monastiraki, une promenade suave sur le marbre de Plaka, une bière fraîche en déchiffrant les tags de la rebelle Exarchia, un plongeon dans la chaleur moite des Cyclades : nul besoin d’en savoir plus, tout est ici, sous les yeux.

Janvier, troisième mois consécutif de confinement et l’évidence n’en est plus une. Athènes est cadenassée : même si les règles gouvernementales autorisent la promenade, la capitale sans ses terrasses ouvertes, c’est d’une tristesse innommable. Lorsque plus rien ne saute aux yeux, il est intéressant de creuser et tant pis si l’on perd un ongle dans la jointure du marbre : apprendre la Grèce, c’est un travail de longue haleine, inachevable. Seulement, il en vaut la peine.

Pour sentir la pierre, prenons les routes serpentées d’Andros

Pour commencer, il faut essayer de comprendre les pierres. Il n’est pas question ici de colonnes doriques, ioniennes ou corinthiennes, de Parthénon ou de je ne sais quoi d’antique. Non, ce que l’on retient des pierres de Grèce, ce sont les tâches de sang, de sueur et de poussière qui s’y sont déposées après la destruction de l’empire byzantin et jusque dans les heures les plus sombres de l’indépendance. Loin d’ici, le faste du Ve siècle avant J-C, loin d’ici, les jeux olympiques modernes et les philosophes ivres de rhétorique autour du banquet. L’odyssée ? Un héritage empoisonné, un fardeau lourd à porter. Non, les pierres que nous servent la Grèce contemporaine constituent un héritage plus proche, qui sent la poudre et la guerre, l’indépendance et la lutte, le labeur et les noyaux d’olives pourries, écrasées par les sabots des paysans éreintés.

Fakinos ou Kazantzakis: plongée dans une époque qui sent la sueur et le sang

Le soleil radieux apporte quotidiennement ses lumières uniques au monde et c’est ici un des plus précieux trésors de ce pays. Mais Athènes est cadenassée – j’insiste ! –, alors c’est au passé qu’elle se vit, dans les lignes de Patrick Leigh Fermor, de Henry Miller, d’Aris Fakinos. Elle se vit jusqu’en Crète, dans les mots âpres et douloureux de Nikos Kazantzakis. Les phrases des uns et des autres, étrangers en quête de découvertes ou bannis au cœur déchiré par l’exil, se succèdent. Lorsque l’on ferme les yeux après avoir voyagé dans ce passé, il n’est plus de cliché qui tienne debout : il n’y a plus que cette odeur de souffrance sur laquelle se développe la plus belle des qualités, celle de l’espoir.

Séjour à Instabul voyage à la croisée des mondes

La pierre, cet élément porteur de poussière, si dur que tout ce qui s’y frotte s’éclate à son contact : quel merveilleux symbole pour parler d’oppression, de spoliation, de colonisation, d’humiliation. Des plaines jonchées de pierre, dépourvues de la moindre trace d’eau, où rien ne pousse à l’exception des frustrations et des souffrances. Des pierres diaboliquement brûlantes l’été et terriblement froides l’hiver. Des pierres sur lesquelles les larmes ont plus coulé que la pluie.

De ces pierres terribles, sur lesquelles ont depuis grandi des immeubles et des villes, il ne reste plus que quelques vestiges, ces témoignages écrits, ces chansons, ces dessins : l’art se développe et s’invente avec toujours plus de génie quand le peuple souffre. Ces pierres-là, personne ne paie pour les observer, elles n’ont rien à enseigner au visiteur venu s’émerveiller. Ces pierres-là ne sont que des témoignages flous qui donnent la pâteuse et rappellent la fragilité des bonheurs.

Alors, quand le cadenas enfermant Athènes ne bronche pas d’un millimètre, quand la cocotte-minute de la mauvaise humeur menace d’exploser, il faut essayer de les comprendre, ces pierres. Ces pierres et ces tragiques destins, sacrifiés par les guerres et les différences. Ces pierres dignes qui font ressusciter chez chacun d’entre nous une grande dose de courage et de modestie pour affronter des quotidiens qui n’ont pas grand-chose de terribles. Il y a tant à apprendre de la Grèce.

Texte: Marc

Photo: Mélissa

No Comments

Post A Comment