Les Cahiers Vagabonds | Chroniques grecques : Chapitre 9 – Avril 2021
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Chroniques grecques : Chapitre 9 – Avril 2021

Athènes n’a pas attendu l’air prometteur du déconfinement pour respirer à pleins poumons. Six mois d’attestations, de rideaux tirés, de terrains fermés et j’en passe, c’était trop. Alors, à mesure que le soleil réchauffe le quotidien, les Athéniens réinvestissent les rues. Cela fait à peu près deux mois que l’on voit les parcs et les places se remplir, le printemps assurant, comme toujours, sa fonction de donner jour à la vie suivante.

La rue redevient donc le théâtre d’incongruités et de scènes quotidiennes parfois surprenantes. Qu’elle soit un immense boulevard où klaxonnent les bagnoles et zigzaguent les motos ou qu’elle soit une paisible et calme petite allée résidentielle ne change rien : il se passe toujours un truc, encore plus lorsque l’on décompense après six mois de restrictions.

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La nôtre de rue, est bien calme, l’appartement étant situé au bout d’une impasse qui est reliée d’un côté par des escaliers urbains, de l’autre par un parc. Le balcon formant un angle, les points de vue se multiplient pour capter et palper la vie. Celle, tranquille des policiers, d’abord. L’abondante neige tombée en février a fait plier bon nombre de pins dans le parc : les bûcherons municipaux ont donc rasé tout ce qui ne tenait plus debout, laissant apparaître de grands trous, bien visibles depuis mon emplacement. Pas de chance, donc, pour la demi-douzaine de flics se retrouvant ici quotidiennement, démasqués, buvant des cafés frappés tout en refaisant le monde : avec les trous dans la forêt, je ne vois plus qu’eux et il parait assez clair qu’ils ne sont pas submergés par le boulot.

Les fumeurs de pétard démasqués par la police?

De fait, peu préoccupés par leur rôle, ils laissent les gamins fumer leur pétard à cent mètres à peine. Les ados se retrouvent en groupe au pied de ces immeubles à moitié vides et pas à moitié pleins, occupés par des appartements Airbnb déserts ou par des vieux ne sortant la tête par la fenêtre qu’en cas de bruit suspect. Les ados fumant des pétards sont des rebelles : ils enlèvent le masque mais seulement quand l’un voit l’autre. Parce qu’avant, lorsqu’ils arrivent au compte-goutte, il est amusant de les voir avancer masqués au bout de la rue, puis, s’approchant de leurs petits copains, mettre discrètement le masque dans la poche comme s’ils ne l’avaient jamais porté. Être démasqué, c’est braver l’autorité et affirmer sa rébellion. Surtout quand les flics ne sont qu’à cent mètres.

Comme cette impasse est décidément calme, il se passe des choses, à l’abri de (presque) tous les regards. Ainsi, quand les fumeurs de pétard ne sont pas là, d’autres ados prennent place. Cette jeunesse semble au bout du rouleau après un an de vie étrange, en témoigne la violence avec laquelle une gamine d’environ 13 ans, manifestement obèse, se prend des coups de pied par deux de ses camarades, riant avec une nervosité mettant mal à l’aise. Je donne de la grosse voix depuis mon balcon et le petit groupe se disperse mais cette tension n’est pas anodine : le monde d’après sera bien un après.

Oublie le tumulte de la ville et viens te relaxer en découvrant Andros

Heureusement, cette rue qui est justement appelée Filochorou, « la rue des amis », laisse passer des instants plus doux et musicaux. Si l’on excepte les gitans ferrailleurs qui interpellent depuis leurs bagnoles avec leurs voix robotisées sortant de mauvais films d’horreurs, d’autres savent chanter : la voisine de balcon, par exemple, tous les matins. Sa douce voix entonne avec justesse des refrains qui me sont inconnus. On s’attend, à l’oreille, à rencontrer une dame enjouée et heureuse de vivre jusqu’à la croiser sur le palier : son bonjour aux mâchoires serrées et sa gueule de trois mètres de haut s’accordent mal avec la douceur de ses mélodies.

La musique, aussi, remonte de la rue : perdu dans les méandres de Pangrati, un accordéoniste déboule en pleine matinée, portant sa voix incroyablement grave et profonde jusque dans les fenêtres. Il se met à entonner Besame Mucho, arrachant quelques frissons aux trois spectateurs se précipitant, comme moi, sur les balcons.

Il s’en passe finalement des choses, lorsque le confinement survient : tout simplement parce qu’en l’absence de lieux de réunions, c’est autour de chez soi que l’on vit, comme notre voisin d’en bas, un Philippin, qui fixe son élastique sur un compteur EDF et répète ses exercices avec un masque sur le nez tout en écoutant du karaoké sur son enceinte poussée au volume maximum.

De temps en temps, un autre voisin, Grec me semble-t-il, transforme la Filochorou en une piste d’athlétisme. Aller, retour, aller, retour, aller, retour, etc. Et ainsi de suite pendant une demi-heure : l’impasse faisant moins de cent cinquante mètres, je vous laisse compter son kilométrage, cela fera un bon problème de maths à résoudre en cours en « distanciel ». Pendant ce temps, les chats sont tranquilles dans l’aller du parc mitoyen, qui serait plus agréable pour un footing.

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Puis, pour couronner cette vie trépidante, parlons de cette scène ayant lieu en fin de journée. Une scène illogique que je cherche encore à comprendre. Les lumières chaudes et jaunes du printemps percent entre les bâtiments, offrant un contexte merveilleux à un photographe. « Il y a une fille en string en bas », me dit Mélissa que je peine à croire. En jetant un œil, force est de constater la réalité : une séance de shooting photo est en cours, avec une jeune femme en maillot de bain bien échancré. Tandis que le photographe la fait poser contre le mur blanc, à côté duquel est inscrit en lettres rouges un tag de bienvenue « Airbnb Fuck Off », un chien fait ses besoins en arrière-plan.

Du mannequinat sur fond de déjection canine, voilà une belle scène de vie. Le photographe décale alors son modèle pour occulter le propriétaire du chien ramassant les excréments. Quelques minutes plus tard, enhardi par les lumières ou les courbes de son modèle, le photographe change d’angle et s’allonge à même le goudron, oubliant que plus tôt, à cet endroit précis, un chien était en train de déféquer. Je le vois donc frotter ses coudes et ses genoux dans cet ancien champ de mines qui, si elles ont été désamorcées, doivent probablement laisser quelques traces.

L’amoncellement de scènes de vie sur le même espace est une vraie leçon. L’appropriation de l’espace public fait que l’endroit où l’on se trouve répond à l’intérêt qu’on veut bien lui donner. Le photographe se roule dans un résidu de merde de chien encore frais mais la photo du mannequin n’aura aucune odeur de matière fécale : mieux, elle donnera même envie d’acheter un maillot de bain. Ca tombe bien, l’été arrive et Athènes se déconfine pour de bon : je crois qu’il était temps.

Photo: Mélissa

Texte: Marc

 

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