Les Cahiers Vagabonds | Carte postale de Syros : petit tour dans la nuit des Cyclades
Voyage, reportages,
3418
post-template-default,single,single-post,postid-3418,single-format-standard,qode-quick-links-1.0,ajax_fade,page_not_loaded,,qode-title-hidden,qode_grid_1300,hide_top_bar_on_mobile_header,qode-content-sidebar-responsive,qode-theme-ver-16.8,qode-theme-bridge,disabled_footer_bottom,qode_header_in_grid,wpb-js-composer js-comp-ver-5.5.2,vc_responsive

Carte postale de Syros : petit tour dans la nuit des Cyclades

Je vous écris de Syros.

J’y retrouve le bonheur de l’instant, dansant toute la nuit avec des inconnus, chantant et parlant de fraternité et de solidarité. C’est logique, sur une île où cohabitent depuis plusieurs siècles orthodoxes et catholiques. Je vous expliquerai. Quoi qu’il en soit, c’est beau autant que bon.

D’abord, cela se passe autour d’un comptoir sur lequel s’est installé un chat buvant son godet. Cette incongruité plante le décor. Il y a aussi un billard autour duquel jouent un Anglais déjanté et un Grec expatrié en Autriche. On retrouve également une tenancière qui chante et danse avec élégance tandis que son mari, ivre, surdose les verres. Citons encore la présence d’un vieux garçon du village aux allures de zombie, baragouinant avec sa barbiche plongeant dans la bière. Enfin, il y a un couple de filles peinant à conclure. Ou plutôt, l’une, trop ivre, n’arrivant pas à emballer l’autre, se tenant sur ses gardes.

>> Petite balade dans le Péloponnèse: 3 jours en Argolide

Les derniers personnages de ce décor d’une nuit à Syros, ce sont Mélissa et ce bon vieux Benji, notre Zorba. Je l’appelle ainsi car j’étais en pleine lecture de Zorba le Grec au moment d’arriver sur l’île. J’avalais le roman le plus populaire de Katzanzakis – un des plus fameux auteurs grecs du XXe siècle – à mesure que le ferry sillonnait sur une mer d’huile parée de son plus beau galano, ce bleu grec inimitable.

Quatre heures de navigation, animées par les discussions alcoolisées de jeunes bringueurs Français sortis d’école de commerce en route pour Mykonos. Après s’être insultés de « chien de la casse » à toutes les sauces pendant vingt minutes, ils se sont effondrés de fatigue et d’ivresse les uns après les autres entre, sous ou sur les fauteuils, provoquant l’inquiétude du personnel de bord.

Pendant ce temps-là, je découvrais Zorba, le héros ensuite adapté au cinéma pour qui fut inventé à Hollywood une danse spéciale – et donc absolument pas grecque – que vous connaissez tous : le Sirtaki. Zorba, c’était la vie, la vraie, celle où l’on croque chaque minute, chaque seconde. Zorba avait faim de tout mais surtout de bonne bouffe, de plaisir et d’apprendre sans cesse de nouvelles choses.

Benji, c’est un Zorba de 2021, un de ces gars qui ne veut rien manquer et qui est donc prêt à tout, réveillant en vous une flamme qui sommeille. C’est ce genre d’individu qui, au moment d’aller se coucher après un repas plus que copieux en taverne, repère un troquet peu éclairé à deux pas de l’hôtel. Forcément, son radar à bringue s’active et il annonce, péremptoire : « je vous paie un dernier coup ici. »

>> Les Cyclades autrement: Andros, la discrète et préservée

Alors, on suit Zorbenji pour découvrir Michalis, petite taille dépassant à peine les épaules du comptoir, la cinquantaine et l’œil fatigué, le sourire taquin. Michalis, verse 80 % de gin et 20 % de tonic dans le verre. La générosité grecque est démultipliée, passé minuit. Melita, l’épouse, surveille les excès du mari tout en servant les godets aux trainards. On pense d’abord qu’elle en a marre de ces ambiances nocturnes et de ces ivrognes estivaux.

En fait, au moment où la nuit est au zénith, elle se révèle : Melita se met à danser en suivant les notes du rebetiko, une musique traditionnelle grecque du début du XXe siècle. Je vous en parlerai plus tard. Elle bouge ses bras, ses mains et ses hanches avec une grâce inégalable. Sa danse est belle, elle devient une lumière au cœur de cette nuit d’ivresse. Melita chante aussi, reprend les airs qu’elle aime tant, envoutée par l’atmosphère vivante régnant dans cette nuit cycladique.

Mon meilleur ami du soir, c’est Yanis, dit le « berger », surnommé ainsi pour être parfumé d’une forte odeur de chèvre. Le « berger » travaille à Salzbourg, la ville de Mozart. Il essaie de m’expliquer, c’est un truc de marketing du jouet, pour faire du fric. Rien d’intéressant selon lui. Le « berger » en a marre du froid et de l’austérité autrichienne alors il kiffe ses vacances chez ses parents et aime aller boire un canon chez Michalis, au bord de la plage de Galissas, à quelques pas de la maison familiale. Yanis est fier de la cohabitation entre les religions, déplore le racisme qui prend de l’ampleur en Grèce et partout en Europe. Le « berger » inclut tout le monde dans son univers, sans distinction.

Il prend par l’épaule et tant pis s’il pue : le bonheur de vivre ensemble n’a pas d’odeur.

Et tout le temps que dure cette étrange soirée, l’Anglais virevolte autour du billard, oublie ses soixante piges en sautant au plafond à chaque coup gagnant. Ses hurlements font penser à un stade de foot anglais acclamant un but : il est sidérant. Vêtu d’un short et d’une chemise larges, il dévoile le haut de son biceps : y figure un tatouage frais tout juste imprimé le matin sur sa peau rose après une semaine de farniente. « Regardez, c’est l’île de Syros », s’exclame-t-il avec fierté ! « C’est la vingtième année d’affilée que je viens ici alors maintenant, Syros sera dans ma peau jusqu’à la fin de ma vie. »

Le lendemain, on mesure l’étendue de la fraternité à la taille de la gueule de bois : elle est géante et cela donne du baume au cœur. Au moment de passer devant le troquet avec notre bagnole de location, on se met à la hauteur de la terrasse, où Michalis, la mine affreuse, s’étouffe en fumant une clope matinale destructrice.

« Ela Michalis, ti kanis ? » (Eh Michalis, comment tu vas ?)

Ses sourcils se froncent le temps de nous reconnaître. Ses souvenirs se reconstituent, précipitant un relent de gin.

« Haaaa French guys… » soupire-t-il en tournant la tête, comme pour dire : « laissez-moi tranquille au moins jusqu’à ce soir. »

On bouffe alors la route vers le sud, s’arrêtant à chaque crique ou point de vue aérien nous faisant de l’œil. Et c’est toujours le même bonheur avec une baignade dans une eau très salée à la chaleur réconfortante. On repère dans les rochers les poulpes qui se préservent des harpons des pêcheurs et de tous leurs prédateurs. Autour d’eux dansent les daurades et des milliers de petits poissons aux couleurs étincelantes.

Dans les criques et les baies, jeunes et vieux lisent, discutent et se baignent, profitant de la douceur estivale. Un petit vent frais balaie les visages et le ciel, sans nuage, offre un reflet merveilleux à cette douce mer Égée.

 

 

Ensuite, on part se balader dans les ruelles étriquées et pentues d’Ano Syros, la catholique. C’est dans ce vieux village que les Vénitiens se sont installés à partir de 1207, convertissant une partie de la population. Comme l’île est restée neutre pendant les combats avec les Ottomans six siècles plus tard au moment de la Guerre d’indépendance, Syros est restée préservée et les catholiques avec.

Les orthodoxes les plus fortunés sont venus s’y réfugier dès le déclenchement des hostilités dans les années 1820. Ils bâtirent Ermoupoli, la capitale des Cyclades, que l’on aperçoit d’en haut d’Ano Syros. Les deux villes finissent par se rejoindre dans les dédales de ruelles, sur cette pente raide où les escaliers sont empruntés avec peine par les plus âgés. Surtout quand le thermomètre affiche plus de 35 degrés.

Ermoupoli, avec ses maisons néo-classiques, brille de marbre et de pierres de taille, dégage une opulence qui tranche avec la populaire Ano Syros. Au début du XXe siècle, Ermoupoli supplantait Athènes en matière de dynamisme et de culture : certains osaient même l’appeler « la Paris des Cyclades » car on y donnait de splendides fêtes.

Les ruelles conservent tout leur charme et le rythme y est tranquille tandis que sur le port, on s’agite davantage, surtout lorsque les ferries débarquent. Au loin, on aperçoit les grues monstrueuses des chantiers navals : l’esprit d’entreprise apporté par les colons orthodoxes de l’avant-dernier siècle découle encore sur les générations actuelles et Syros vit toute l’année. Elle n’a donc pas besoin des touristes pour vivre comme beaucoup de ses voisines des Cyclades.

Des touristes, on en trouve quand même un peu partout disséminés autour de l’île, dans une fréquentation raisonnable. Le soir, le port de Kini, situé à l’ouest, est pris d’assaut, chacun veut sa petite table face à la mer pour assister au coucher du soleil.

Admirer les incroyables lumières d’une fin de journée en Grèce, c’est une activité à laquelle on se prête inlassablement. On entend en même temps les vagues s’emballer parfois, portées par un vent changeant et agréable. Le bleu grec laisse des petites étoiles dans les yeux, les mêmes qui s’accrochent ensuite au ciel sombre et toujours chaud du mois d’août.

On laisse tout ce monde profiter des terrasses où les mezzés accompagnent ouzos, bières ou vin de carafe car on file un peu en retrait, sur l’esplanade de l’aquarium, où se joue un concert de bouzouki. Le bouzouki est une petite guitare traditionnelle de Grèce, servant à jouer des airs de rebetiko.

Cette musique s’est développée dans les années 1920 et 1930 dans une Athènes en pleine mutation après la Grande Catastrophe (1922), l’échange de population entre Turcs et Grecs : tous les Grecs présents en Anatolie depuis plusieurs siècles ont été forcés de retrouver le territoire de la Grèce actuelle, soit 1,5 millions de déportés. 500 000 Turcs installés en Grèce et Macédoine firent le chemin inverse.

Ce sont donc ces Grecs d’Asie Mineure, déracinés et errant dans les bidonvilles d’Athènes, qui prirent leur bouzouki pour chanter l’injustice, la nostalgie, les amours déchirées et la répression dont ils faisaient l’objet. Désormais connu de tous les Grecs, le rebetiko n’a plus la dimension clandestine et rebelle du début du siècle dernier mais il est un enchantement pour les oreilles.

Le concert auquel on assiste s’inscrit dans le cadre d’un festival et les trois jeunes femmes installées sur l’estrade semblent intimidées. Le rebetiko ayant toujours été joué majoritairement par des hommes, la présence exclusive de femmes sur la scène apporte un vent de fraîcheur à ce style musical. On apprendra le lendemain que c’était leur première fois devant un public aussi nombreux car d’habitude elles jouent ensemble dans les bars de Thessalonique, la deuxième plus grande ville de Grèce dont elles sont originaires.

Calée entre les deux brunes Nadia et Olga qui jouent guitare et bouzouki, Adelina, la blonde du trio, inonde l’assemblée de sa belle voix grave et vibrante. Elle chante en souriant, prenant parfois dans ses mains un defi – sorte de tambourin – ou des zilias, des petites castagnettes jouées avec majesté par les chanteuses de rebetiko. Les Grecs et les Grecques sont hypnotiques lorsqu’ils dansent, même en ne bougeant qu’une seule main.

Donné en plein air, le concert offre une balade de nostalgie. Le public reprend parfois une chanson en chœur et ajoute une vibration supplémentaire à ce moment enjolivé par les chuchotements de la mer qui se fait entendre entre deux morceaux.

>> Passer un réveillon de Noël en Tunisie avec la douce musique des voix berbères

Nous retrouvons les musiciennes le lendemain soir sur le port d’Ermoupoli au moment de reprendre le bateau pour Athènes. Nous les félicitions pour leur performance et échangeons sur la culture du bouzouki et sur leur ville du Nord de la Grèce. Elles nous vantent la scène musicale de Thessalonique, la qualité de l’offre culturelle. Elles ne vivent cependant pas de leur musique : Nadia étudie, Adelina est animatrice et Olga, la virtuose du bouzouki, est pharmacienne.

Elles s’apprêtent à effectuer un voyage retour de quinze heures : quatre heures de bateau et le reste à attendre un bus qui mettra encore sept ou huit heures jusqu’à destination. C’était le prix à payer pour pouvoir s’offrir un instant de grâce musicale dans les Cyclades.

On se salue une dernière fois sur le port du Pirée et on se donne rendez-vous à Thessalonique pendant l’hiver, on promet qu’on ira. On salue ensuite Benji qui repart pour la France, emportant avec lui la fougue invincible de Zorba. C’est avec moins d’énergie que s’approche la rentrée de septembre, se dessinant comme un baisser de rideau après une dernière semaine d’août magnifiée par les vibrations positives de Syros.

J’ai mis du temps à publier cette carte, je suis donc un peu en retard sur le calendrier. Lorsque je la termine, je viens de recevoir un message du trio de musiciennes : « C’est super que vous arriviez dans notre ville le week-end prochain chers amis. On vous dira très vite l’endroit où l’on va jouer et on a hâte de vous revoir. »

Je vous écrirai donc de Thessalonique la semaine prochaine.

 

 

Carte : Marc

Dessin et photos : Mélissa

No Comments

Post A Comment